Celui qui marche encore

Sont-ce des rhumatismes, ou simplement le poids de mes valises? Mes genoux me font affreusement souffrir, si je le pouvais, je m’enfoncerais dans un lit de fougères, je m’abandonnerais au chant du rossignol, je m’endormirais pour peut-être, enfin, me reposer. Mais je dois continuer sur ce chemin. Me traîner jusqu’au prochain village, puis au prochain, et encore au prochain. Toujours un autre village, ils en ont semé à l’infini!

Ils sont tous morts, ceux qui vivaient là-bas. Tellement morts, que je m’étonne de bouger encore, d’avoir encore la force de soulever ces pieds.

Depuis mon départ, je me répète que ça n’a aucun sens. Pendant que je marche, des bêtes se chassent et se dévorent, juste là, à côté, dans la forêt. Des hommes partent à la guerre. Des enfants brisent des carreaux avec leurs balles. Des voiles s’envolent derrière de jolies femmes. Des volcans. Des rivières. Des secousses innombrables, partout.

Vivre dans tout cela. Avoir l’impression d’en être, membre du club de ce qui remue, se démène, vaque à ses affaires, s’ennuie.

Voilà un autre village. Je leur serrerai la main, je danserai, et je poursuivrai mon chemin. Ils sauront, pendant qu’ils boivent, que je marche encore.

Tout ce qui se passe

Il se passe quelque chose.

JF: J’ouvre les yeux, je laisse mon regard ramper sur le paysage, et je ne vois que du sable, toujours plus de sable jusqu’à l’ombre, à l’horizon, et un arbre. Il ne se passe rien.

Et pourtant, si.

JF: Philosophiquement, peut-être. Autrement, non.

Il se passe toujours quelque chose.

JF: Amen. Je m’ennuie.

Mangeons des prunes, veux-tu?
JF: Il n’y a pas de prunes. Pas ici.

Tiens, c’est vrai. Pas de prunes. Nous pouvons toujours parler, jusqu’à ce que ce qui se passe se passe au point de nous permettre de le voir passer.

La ballade de Stan et Roger

Il est arrivé avec un sac rempli d’argent, je lui ait dit tu l’as volé, il a juré que non, qu’est-ce que je m’en fous, c’est ce que je lui ai répondu, buvons légèrement et décollons, nous n’avons pas fait long avant de nous perdre, quand nous partons ensemble, c’est inévitable, pas de chance, nous voilà, deux tartes en pleine forêt, qu’avions-nous à nous fourrer là, il y a eu la nuit, il n’y a pas eu la lune, il y a eu les moustiques, des millions de moustiques intraitables, nous avons bien essayé d’acheter la paix, avec ce sac rempli de billets nous nous disions, mais ces moustiques-là étaient intraitables, pas moyen de dialoguer, alors pour limiter les dégâts, nous avons marché toute la nuit, forcément nous nous sommes perdus davantage, si c’est possible, au petit matin des chasseurs, nous avons chanté en les voyant, ils nous ont volé vêtements, papiers et chaussures, mais pas le sac de fric, nous l’avions dissimulé sous des feuilles dès que nous les avons aperçus, sauf que là, à poil et toujours perdus, la nature se montrait acariatre, mais il y avait de l’espoir, nous étions près de quelque chose, vu les chasseurs, nous les avons suivi de loin, patients, égratignés par les brouissailles, les branches d’épinette, ils tournaient en rond, nous avons failli les perdre de vue plusieurs fois, nous n’osions pas approcher, vu les fusils, ils ont fini par nous conduire à un village, nous nous croyions sauvés, le maire qui nous a offert de nous conduire à la ville, oui merci, peu nous importe la ville, nous voilà sur la route, nous avions acheté de vieilles fringues, l’air de vagabonds, sauf que ce n’est pas à la ville qu’il nous a fait descendre, c’était un désert, pas de chance, comment est-ce possible que nous n’ayons jamais vu cet endroit, j’ignorais qu’il y avait un désert dans le coin, nous avons décidé de faire du stop, mais comme il n’y avait pas de voitures, nous n’avions pas trop le choix, nous avons marché le long de la route, et je me demandais si nous allions mourir ou si nous aboutirions quelque part, et je me le demande encore, et j’avoue, ma foi, que je n’en sais rien, sauf que je me fatigue, oui, j’ai faim, j’ai soif, j’ai surtout soif, j’ai hystériquement soif, et tout cela me fatigue.

Gober, digérer, être

Viens ici, un instant. Je n’ai qu’une chose à te dire. Un et un font ce qu’ils veulent. Un point c’est tout.

MOI: Tu es unique, comme pas un.

Là où je vais, ce soir, ils vous fusionnent. Nous sommes des milliers qui ne seront plus qu’un. J’ai du mal à le concevoir. Pour mes bras, mes jambes, ça va. Ça peut se dissoudre et prendre de nouvelles formes, dans le bouillon. Mais le cerveau et les fictions qui y nagent? Qu’en adviendra-t-il? Mille fictions donnent-elles une vérité? Ou une plus grande hérésie? Et peut-être ne suis-je déjà cela, produit de cette absorption?

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La promesse d’un bel avenir, frais

Monsieur Dupont-Marceau, mon professeur de physique, répétait toujours que rien ne se perd, rien ne se crée. L’être et le néant? Il avait réglé ça depuis longtemps. Rien ne se perd, mais tout se transforme, toutefois. Mon fromage, si je le laisse sur le comptoir pendant deux semaines, s’anime d’une vie nouvelle. Transformation. Je me suis donc acheté un frigo, un immense frigo industriel, grand comme un gymnase. Pour mon fromage, mais pour tout le reste aussi. Les légumes, les fruits, le lait, la viande, les œufs. Oui, mais ça, ça ne prend pas beaucoup de place. Je l’ai acheté grand pour y conserver aussi mes meubles. On n’y pense pas, mais les meubles, abandonnés aux éléments, dépérissent. D’accord, ça peut prendre parfois deux ou trois générations, mais pas toujours. Puis les vêtements. Chacun sait que l’étoffe ne survit pas bien à trop de chaleur. Mes livres, évidemment. Et mon téléviseur, ma radio, mon sèche-linge, mon ordinateur et mes chandelles. J’y ai aussi casé, par précaution, ma bicyclette, ma tondeuse, ma scie circulaire, ma scie sauteuse, et bien sûr, ma voiture. J’ai aussi tenté d’y conserver mes pensées, mais c’est plus difficile, je n’ai pas tout à fait compris la procédure technique pour y arriver. Alors j’ai décidé de ne plus penser que dans mon frigo. C’est le mieux que j’aie trouvé, et ma foi, je crois que ça fonctionne. Depuis, lorsqu’il m’arrive de sortir, je ne pense plus. J’évite les pertes, je m’assure un avenir brillant.

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Un moyeu et des boulons

Merci pour le moyeu. J’ignore ce que j’en ferai, mais quand ça ne tourne pas rond, tu es toujours là pour rectifier.

Y a pas d’quoi. Ta gratitude me descend dans le gosier comme une banane molle. Un moyeu, ça peut s’installer sur la roue de ta bicyclette. Tac tac tac. Un moyeu flambant neuf.

J’ai pas de bicyclette, je n’ai jamais eu de bicyclette, je ne crois pas que j’en aurai une un jour. Mais maintenant, j’ai un moyeu. Je le garderai. Je crois que je le mettrai sous verre, et quand tu me quitteras, je le soulèverai pour oublier ma tristesse. Ma future tristesse. Tac tac tac.

C’était donc le bon choix. Car j’ai hésité entre un moyeu et une boîte de boulons hexagonaux.

Hexagonaux?

Oui.

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Quand il n’y a plus rien que l’arbre et nous

Où est l’arbre?

Là.

Non, là.

Ici.

Décidez-vous. Concertez-vous. Résumez-vous. Un arbre, c’est pourtant simple, surtout lorsqu’il n’y en a qu’un. Il y a nous, une poignée de vagabonds. Il y a un arbre. Il n’y a jamais plus d’un arbre dans ces histoires. À moins que vous n’inventiez.

Il est là.

Bon, vous êtes tous d’accord? Vous avez fini par conclure? Parce que le reste de notre vie en dépend. Notre vie. Ce qui en reste. Tout cela en dépend. L’arbre, nous, ce grand espace où souffle une sorte de vent. Un vent silencieux. Un vent qu’on dirait absent. Mais nous, encore nous, nous sommes là. Sommes-nous là?

Oui, ici.

Et là.

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L’homme de la situation

JANETHEBOSS: Alors, pourquoi devrions-nous vous choisir, vous, plutôt que n’importe quel autre candidat? C’est un travail exigeant. Qui impose de maintenir d’excellentes relations avec l’industrie, le ministère des Ressources naturelles et de l’Énergie, le bureau du premier ministre.

GABI: Je fais les meilleures tartes aux framboises qui soient. Ni trop sucrées, ni trop fades.

JANETHEBOSS: Nous avons besoin d’une personne capable de convaincre, surtout en situation tendue, quand on veut nous imposer des solutions qui ne correspondent pas à nos objectifs fondamentaux.

GABI: Je suis reconnu aussi pour mes pâtés de foie. Vous pourriez chercher d’ici aux tréfonds de la Patagonie, vous n’en trouverez pas de plus doux, de plus onctueux, avec juste assez de saveur pour vous faire sourire de plaisir. Discrètement.

JANETHEBOSS: Bref, c’est d’un négociateur hors pair dont nous avons besoin, qui ne s’en laissera pas imposer par les ministres, par la concurrence. Poigne de fer, sang-froid de guerrier, détermination de champion cycliste.

GABI: Je choisis moi-même les framboises, je sélectionne méticuleusement les foies. Toujours.

JANETHEBOSS: Vous pouvez commencer maintenant? Nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Vous nous ferez un compte rendu complet demain matin, huit heures. Soyez fort, soyez sans pitié.

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