Le bang final

HOL: Les réactions que tu as, faudrait les verser dans le gosier du gringalet, pour la séance matinale de demain. Merci.

INST: Réactions? Lesquelles? Tu sais bien que je les évite depuis des décennies. Ça se déroule à l’extérieur, la vie, et je lui fous la paix. Je peins des paysages, je sculpte des écureuils, je bois de la tisane.

HOL: Ne sois pas inutile. Si revêche. Qu’en pensera le gringalet? Hein? S’ils rechignaient tous comme toi, il crèverait.

INST: Pauvre poire! Si tous les lèche-culs de ton village s’enfermaient dans leurs abominables pigeonniers, nous n’aurions pas à jongler avec ça, les réactions!

HOL: Et le gringalet? Tu veux l’achever?

INST: Ton gringalet, si tu y tiens, gave-le de tes réactions à la con!

HOL: Égorgeur!

INST: Imposteur!

HOL: Grr!

INST: Cot cot!

HOL: Clac!

INST: Bang.

L’œil du sinistre

Le premier sinistre, on s’en souvient, a tout détruit. L’hôpital, l’école, et même la maison de la famille Damplorellinoratigutionneault, une famille de miséreux. Et pourtant, pourtant, mes amis, on a invité ce premier sinistre à la fête de la Saint-Sylvestre, et on l’a cajolé, oui, cajolé. Je n’y comprends rien, et je sais que mon oncle Edgar n’y comprend rien, pas plus que tante Rosita. Ce premier sinistre reviendra, redétruira, nous laissera encore plus démunis, et nous lui ouvrirons toutes grandes les portes. Alors, Martha, quand je te disais que ça n’avait aucun sens, tu vois, j’avais raison. Ne laisse pas tes membres s’atrophier, non, bouge, saute, sauve-toi, sauvons-nous, loin de l’œil du sinistre, là où, et cela nous le savons, nous pourrons jouer. Car jouer, tout est là. Et cesse de me demander si je plaisante.

Le champ de tir

Passons aux choses sérieuses. La mise en marché de la plaisanterie demande l’accès au champ de tir. Cela prendra du temps, nous le savons, mais les nécessités s’imposent de génération en génération, et trop tarder pour cette mise en marché pourrait conduire à une défaite militaire inqualifiable.

Concédez, abdiquez, reconnaissez votre tort, et ouvrez les portes du champ de tir, une fois pour toujours. Bang. Bang. Bang. Que nous bombardions de nos plaisanteries ces jolies cibles qui flottent au vent.

Un exercice quotidien révolutionnera les habitudes de nos recrues, et bientôt une armée d’insensés courra à la conquête du vaste univers, ainsi que des villages environnants. Nous leur montrerons, à ces nez gris, ce que c’est qu’un président nu, sans passé, sans avenir, et malgré tout, sans vertige.

Les dangers à la sortie du métro Beaubien

Avant que je ne m’égare chez les barbares, je prenais le métro, jusqu’au jour. Ah! Ce jour! Je descends à Beaubien, je traverse Chateaubriand et bang, je me retrouve face à Momo, elle a son chien, celui de son frère peut-être, j’hésite, j’hésite trop, un pan de mon manteau se prend dans le rétroviseur d’une voiture, je m’envole, je retombe, dans une formidable culbute, dans la boîte d’un pickup, assommé, littéralement, pas entendu, vu, su, si Momo a crié, a appelé, je me réveille, il fait nuit, la campagne, je descends, un bras cassé, sous le coude, il n’y a personne, pas une seule maison, pourquoi s’arrêter ici, je marche toute la nuit, et ce village, que je découvre au matin, j’en ai oublié le nom, on appelle les flics, paraît qu’il y a eu une vague de cambriolages, interrogatoire, on détermine que mon histoire manque de crédibilité, j’en ai marre de ces cons, je m’évade, je vole la bagnole d’un type qui me ressemble, je lui vole son portefeuille, je deviens lui pour tout un après-midi, le temps de revenir en ville, où je suis bien décidé à reprendre mon train-train, sauf que mon appartement a été saccagé, des flics y ont cherché des preuves de mes crimes, alors je ne m’y éternise pas, je file au port, je m’embarque matelot pour Caracas, et j’y mène une vie bohème, petits boulots, très petits, le temps que je me retrouve mêlé dans une histoire louche d’import-export et que je décide de descendre en Patagonie y retrouver la paix, parce que j’en ai bien besoin, sauf qu’on s’en doute, ça ne dure, je rencontre, quelle coïncidence, la voisine de la belle-soeur de ma soeur, qui m’invente une histoire à dormir debout, dont j’ai perdu l’essentiel, et quand elle se tait, je comprend qu’un banquier marseillais de passage l’a demandée en mariage, mais avant qu’elle ne m’invite aux noces, je lui avoue que j’ai le mal du pays, alors je me trouve une nouvelle identité, j’achète une bicyclette, et je pédale, oh pédale, jusqu’au nord, où je ne parviens pas, contre toute attente, à retrouver le chemin qui mène vers chez moi, si bien que, lassé et vieilli, je m’établis chez les barbares, un petit groupe de philosophes qui vivent dans des grottes aux Chic-Chocs, ils sont quatre, cinq avec moi, et nous sommes, juste ça, nous sommes, pas de malheur, pas de bonheur, juste de l’être, de l’existence, et je voudrais simplement vous mettre en garde contre les dangers qui vous guettent à la sortie du métro Beaubien.

Conversation intime

LANCLEB: J’aimerais ça, moi, entendre Lindustrie Dubleuet.

DRYLAN: Passionnément.

LANCLEB: Elle se fait tirer l’oreille. Ne réponds ni à mes courriels ni à mes mugissements.

DRYLAN: Subrepticement.

LANCLEB: Je comptais sur toi pour l’attendrir. Raconte-lui une jolie fiction. Dis-lui que j’aime ses cheveux bouclés, ses robes à fleurs. Sa bouche munie de trente-deux dents.

DRYLAN: Rustiquement.

LANCLEB: Dire qu’il y a dix ans, elle m’a touché la main. J’ai bien cru qu’elle et moi. Tu vois. Des fiançailles, des épousailles. Au moins, pas cette bataille. Quotidienne.

DRYLAN: Artistiquement.

LANCLEB: Ma douce, ma mouche, invente, offre-lui un panier de langoustines, des chambres à air, un piston. Entre dans son giron, gravite dans son orbite, pique sa curiosité, son nez, sa fesse s’il le faut.

DRYLAN: Imperceptiblement.

LANCLEB: Surtout, évite madame sa mère, madame Dubleuet. Elle te tombera dessus, t’écrasera, t’absorbera. Mieux vaudrait, si attaquer par la bande s’avérait indispensable, songer à son cousin Roger, ou même à son grand-père Alcide.

DRYLAN: Éternellement.

LANCLEB: Tu brûles tous mes espoirs. Pourtant, la fille de l’amie de la soeur de l’amie de la fille de la cousine de la fille de la belle-soeur de la belle-soeur de la soeur de la grand-mère de Lindustrie nous avait suggéré le contraire.

DRYLAN: Miraculeusement.

LANCLEB: Même si tout s’écroule, je resterai dans votre groupe, le groupe des vivants. Au moins, toi tu me comprends. Tu sais comment donner un sens à la vie.

Le camion

JUW: Mon pauvre!

PAD: Mon pauvre? Tu te méprends! J’ai tout pour être heureux! Tout! Et même plus.

JUW: Ton patron te méprise.

PAD: Mon patron, c’est un minable moustique à qui on a donné un rôle de guêpe. Il s’écrasera bientôt, et nous rirons!

JUW: C’était pourtant ton ami.

PAD: Qui a des amis? C’était un tartuffe qui récitait ses répliques avec brio.

JUW: Ta femme t’ablate quotidiennement.

PAD: N’exagérons pas! Un petit doigt de temps en temps, parfois plus, mais ça reste insignifiant. Vois! J’existe encore!

JUW: Une tête sans nez, avec une oreille, un œil. Un tronc sans bras, avec une jambe. On te gomme.

PAD: Qui ne gomme-t-on pas? C’est une bonne femme, qui me donne raison quand j’ai tord, et tord quand j’ai raison.

JUW: Tes enfants te ridiculisent.

PAD: Ce sont de gentils coquins. Ils débordent de vitalité, et ne manquent pas d’imagination.

JUW: Pour te faire miauler, oui, et te faire aboyer, selon la fantaisie du jour.

PAD: Et pépier! J’adore pépier!

JUW: Mon pauvre! Ils se lasseront, tous. Tu mourras immémoré.

PAD: Hourra!

JUW: Tu pavoises!

PAD: Ma cessation ne provoquera pas une once de tristesse: n’est-ce pas une grande victoire!

JUW: Moi! Moi, moi, moi. Moi je serai triste!

PAD: Je te laisserai mon camion.

JUW: Vraiment? Génial!

Les rendez-vous du jeudi soir

Son visage dévoré de soleil se tendait en avant pour mieux participer à cette conversation, mais personne, vraiment, n’y prêtait attention. Tous n’en avaient que pour le voisin de la voisine de ma voisine, un chameau lilas, qui racontait ses péripéties en Patagonie et surtout, comment il était parvenu à s’extraire du halo flou où son papa l’avait emprisonné à la fin de son adolescence. Maintenant qu’il porte ce nouveau foulard bayadère, offert par la présidente, il extasie tous les personnages falots que nous assemblons ici, le jeudi soir, pour les empêcher de faire des bêtises sur la Place de la Victoire, où tous les voyous chantent et dansent et racontent des histoires insensées.

La vie n’est plus ce qu’elle était, quoiqu’en dise ta mère, qui ne s’exprime à peu près jamais publiquement sur quoi que ce soit sauf cette fois-là parce que la chose était d’une importance cruciale pour l’avenir de notre société villageoise qui a survécu pendant quelques millénaires grâce à une forme de solidarité souterraine qui aujourd’hui pourrait périr en dépit du nouveau maire et de ses promesses qui valent ce qu’elles valent puisqu’il ne savait pas, comme plusieurs autres avant lui, dans quelle galère il s’embarquait 

ELFRA: Ça t’arrive de trouver des corps assassinés?

YVROK: Ben oui. Comme à n’importe qui. Quelle question!

ELFRA: Tu fais quoi, quand tu en trouves un?

YVROK: Je regarde s’il a un portefeuille, une montre en or, une bague.

ELFRA: Évidemment. Mais imagine-toi que ma cousine, quand elle en a trouvé un, elle a tout de suite appelé Roger.

YVROK: Roger?

ELFRA: Un polisson!

YVROK: Il va enquiquiner.

ELFRA: C’est bien ma crainte. Ma cousine, si elle se met à trouver des corps, si elle appelle Roger à tous coups, ça va nous emmerder.

YVROK: Quelle vie!

Le bal des gens bien

Ils sont tous entrés dans la salle de bal, le maire, le chef de police, ma voisine, les actionnaires de la rue du Rat D’Or, les rejetons de ma chienne, le chameau du village, le propriétaire du Bar des Copains, trois chimistes, un tueur à gages, bref, toute la pègre locale.

Sauf que les musiciens ne se sont pas présentés. Où sont-ils passés? Nul ne le sait. Leurs instruments sont pourtant là, prêts, patients. Mais pas de musiciens! Certains prétendent qu’ils ont tous trop bu la veille, qu’ils cuvent encore. D’autres qu’ils ont été assassinés par la pègre du village voisin. Moi, je crois qu’ils n’ont jamais existé.

Alors, la bande de joyeux fêtards s’est retrouvée dans l’obligation de danser sans musique, malgré le ridicule. Ils dansent. Ils dansent. Ils auraient très bien pu rentrer chacun chez soi, se retrouver au club de billard, descendre au lac et s’y noyer. Mais non. Ils voulaient d’un bal, et comme ils sont puissants, rien n’allait les arrêter.

Alors, mamie, je le leur accorde, ceux-là, rien ne les arrête. Voilà sans doute pourquoi je ne connaîtrai jamais le succès de ma voisine, et de ses compères.

L’ombre de son ombre et c’est tout

Avec sa tête de faucon gerfaut, son menton coulant, ses mains fripées et son bavardage navré, il éclabousse notre paisible ermitage. Pourtant, nous lui avons ouvert les portes, nous l’avons nourri, nous l’avons protégé. Quelle naïveté, nous avons cru qu’il nous voyait, quand il nous regardait dans les yeux, nous pensions qu’il percevait. Nous avons compris trop tard que nous avons les yeux étincelants, et qu’il lui servaient de miroirs.

Quand il nous a demandé d’acheter son livre, un gros manuel sur le fonctionnement des multiples composantes de son personnage, nous l’avons fait. Oui. Puis nous l’avons déchiqueté, page à page, presque mot à mot, méticuleusement, et nous en avons fait une soupe que nous lui avons servie.

Il en a fait une indigestion. Et pire. Patemment.

Le jour de ses funérailles, il y avait son ombre, et l’ombre de son ombre. Ceux qui, par hasard, ont vu passer le corbillard se sont enquis de l’identité du trépassé. Nul n’était en mesure de répondre.