Ils mentent même sur l’état de leur âme

Le vieux Paurial a passé une annonce, cherche modèle, photographies, jeans et sweatshirt, Laurent a répondu, mais Paurial n’avait pas de jeans pas de sweatshirt, il lui a plutôt plaqué un révolver sur la tempe, lui a ordonné de vider ses poches, Laurent lui a décoché une savate dans l’entrejambe, fracture testiculaire. Laurent a répondu à une annonce, on cherchait des modèles, c’est l’occasion de se faire connaître, mannequin, comédien, il est comédien, n’a joué qu’avec des troupes d’amateurs, rêve de la ville, de la vraie, peut-être du cinéma, on lui dit qu’il a le talent, et la tête de l’emploi. Sitôt entré, il a flairé l’arnaque, a hésité, on ne sait jamais, mais vraiment, ça ne payait pas de mine, un studio à l’allure d’entrepôt délabré loué à la dernière minute, et ce type, mèches grises sur un vieux front, l’oeil pervers. Quand il a sorti son arme, Laurent n’a pas hésité, il les connaît ces salauds, il l’a plié en deux, en trois, en quatre, le vieux s’est évanoui, l’arme a volé sur un tas de débris. Quand les flics se sont ramenés, il n’avait toujours pas repris conscience. Déposition, plainte, ils l’ont emmené, hôpital ou prison, ce n’est pas clair, Laurent est parti à pied, n’a pas voulu qu’on le raccompagne. Je voulais marcher un peu, m’arrêter au café, raconter cette histoire à Martine, mais comme j’atteignais le café, j’ai vu cette annonce dans la vitrine, Modèles recherchés, j’ai pris en note l’adresse, et pourquoi pas, j’ai décidé d’y aller. Il bifurque, change de direction, saute dans un bus, descend dans un quartier à la limite de la zone industrielle où s’élèvent de nombreux hangars, des entrepôts, où circulent pas mal de poids lourds. Il y a aussi, il le sait pour s’y être rendu deux mois auparavant pour une livraison de pizza, au moins un studio de télévision dans les environs. À l’adresse indiquée, un homme, la soixantaine, seul, ce qui l’inquiète, ce qui le décide à ne pas entrer, à se contenter d’expliquer le but de sa visite, sans laisser à l’autre le temps de parler, lui demandant de s’identifier, l’interrogeant sur sa profession, où sont publiées ses photos, réclamant des exemplaires des magazines, mais le sexagénaire tente de se défiler, Laurent lui tient tête jusqu’à ce que l’autre en bafouille. À bout d’arguments, le vieux claque la porte. Laurent contacte les services d’urgence, explique l’arnaque aux policiers, qui forcent la porte et ressortent avec un Paurial menotté, qui est emmené au poste où il est interviewé pendant une bonne heure, avant d’être libéré pour insuffisance de preuves, mais l’enquête se poursuit pendant qu’il, Paurial, rentre chez lui en vitesse, où il se laisse choir dans un fauteuil, sourire aux lèvres, quand soudain on frappe à la porte, il vient pour l’annonce, Modèles recherchés, Paurial balbutie deux ou trois mots, invite le jeune homme à faire comme chez lui, voici sa loge, le temps qu’on lui apporte un premier jeans, il se peut même qu’il appelle une assistante qui n’existe pas pour qu’elle apporte le jeans qui n’existe pas, ce qui semble rassurer Laurent, qui se laisse conduire dans une pièce un peu sombre, il ne comprend pas qu’il n’y ait rien, pas de miroir, pas de brosse, aucun produit de maquillage, c’est un débarras, la porte derrière lui s’est refermée, il fait volte-face, pousse le battant, le vieux Paurial tente d’empêcher sa fuite, brandit ce qui ressemble à une arme de poing mais qui n’est qu’un vulgaire jouet de plastique. Laurent le terrasse, le ligote et lui donne quelques bons coups dans les côtes et les testicules, le vieux se lamente, supplie, mais il est trop tard, Laurent appelle les flics, ils sont déjà là. Paurial est jeté dans une cellule, personne n’écoute ses plaintes, le lendemain matin, il est formellement accusé, il doit signer une promesse de comparaître, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, pourquoi s’en prendre à moi, si au moins, mieux vaut que je rentre, je n’ai plus vingt ans, par bonheur il n’y avait pas de voisins, pas de passants, on ne s’aventure pas dans ce quartier-là, voilà, où est ma clef, ah enfin chez moi, il faudrait quand même que je songe à décorer cet endroit, le rendre un peu plus chaleureux, faudrait que je me trouve une caméra, même une vieille, ça ferait plus sérieux, parce qu’un photographe sans caméra, qu’est-ce que c’est, on frappe, c’est inespéré, bonjour monsieur, jeune homme, bonjour, oui c’est bien ici, les jeans et sweatshirt, oui c’est pour un magazine, entrez donc, entrez, mais non je n’ai pas les magazines ici, je vous en ferai parvenir une copie, des magazines que vous retrouverez en kiosque, mon nom sous la photo, oui oui, mettez-vous à l’aise, le studio est plus loin, au fond à gauche, entrez ici, l’accessoiriste vous apportera le premier jeans, je crois que je joue bien, je l’ai convaincu, j’imagine que j’ai vraiment l’air d’un photographe, professionnel, maintenant le voilà pris, qu’est-ce que je fais, j’aurais dû prévoir qu’on répondrait à l’annonce, il s’appelle Laurent, son vrai nom, peut-être pas, tout est faux de nos jours, les jeunes, ils mentent par principe, ils mentent même sur l’état de leur âme.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Quand la police épingle un vingtenaire accusé de fraude dans une autre région

Je croyais avoir tout vu, et même un peu plus. Pas vraiment. C’est ce qu’on dit pour marquer son étonnement, son grand étonnement. Voilà. Je marque mon grand étonnement.

Ce mardi matin, pour la première fois de ma vie, je suis entré au poste de police. Un voyou m’a volé mon portable, dans le parc, il l’a agrippé, me l’a arraché, il était beaucoup plus costaud que moi, et s’est enfui dans la rue où il y a ce charmant petit café où j’ai rencontré Élisabeth il y a de ça une vingtaine d’années.

Étonnement, donc, au poste de police. Je pousse la porte, je me dirige au guichet. Bonjour, je viens pour déclarer un vol, et tralala, le policier de faction me tend un formulaire, que je dois remplir moi-même. Il n’y aura pas d’enquête, le policier dépose le formulaire rempli sur une pile, à sa droite. J’allais partir, m’en retourner sans insister, quand je l’ai vu. Un type d’environ vingt-cinq ans, échevelé, épinglé au mur à gauche, derrière le comptoir où bâille le policier aux formulaires. Je n’avais jamais vu cela, je ne savais pas qu’on épinglait des gens, dans les postes de police.

Mais le jeune ne disait rien. Peut-être s’était-il plaint, avant que je n’arrive, peut-être était-il épinglé depuis des heures, et il se serait lassé.

Deux énormes, solides et jaunes, épingles, le retenaient bien solidement au mur. Elles étaient plantées dans sa veste de cuir, dont la fermeture éclair était remontée. Impossible donc de se libérer.

Comment ont-ils percé le cuir? Avec une perceuse électrique? Avec un marteau et un poinçon? Ils doivent s’y connaître, ils ont probablement l’habitude.

Je sais bien que dans les films, les policiers ne causent jamais avec les citoyens. Surtout pas en ce qui concerne leurs enquêtes, leurs interrogatoires, leurs méthodes. Pas de commentaire, c’est sous enquête. Mais je me suis tout de même risqué.

Mon policier aux formulaires bâillait tant, que ça lui ferait peut-être plaisir de me parler des œuvres de ses confrères. Pourquoi, je lui demande, l’avez-vous épinglé? Il lève les yeux sur moi, se redresse sur sa chaise, prêt à tout me raconter. Tout ce qu’il en savait.

Il me résume l’affaire ainsi, un homme de la région aurait prétendu être un postier pour frauder des gens d’une autre région. Grâce à une collaboration entre les policiers de la région et ceux de l’autre région, l’enquête a porté fruit, c’est-à-dire qu’elle a produit un accusé, qu’on a illico transporté au poste de police, où il a été épinglé.

Mais justement, pourquoi l’avoir épinglé? Le policier a roulé des yeux, m’a regardé comme si j’étais le dernier des demeurés. Je viens de vous l’expliquer, le pourquoi du comment!

À son air, j’ai compris que je n’en saurais pas plus. Si vous le savez, vous, pourquoi on épingle les accusés au poste de police, renseignez-moi.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Tu me crois plus bête que je ne le suis

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Un homme dans le camion et la quarantaine a péri dans une échappée hors de la zone asphaltée du paysage. La carrosserie s’est déformée au contact de l’arbre, et la branche a fracassé le pare-brise, avant d’empaler l’homme.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Vers dix heures quarante-cinq, des témoins, dont la crédibilité reste à démontrer, ont vu le camion quitter l’asphalte, pourtant neuf, et foncer directement vers le chêne. Cela a fait boum, et kadaboum, et toute une série de bruits de tôle froissée, en decrescendo. Une roue s’est détachée, a roulé jusque dans la rivière. On ne la retrouvera peut-être jamais.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Les policiers sont arrivés avant les ambulanciers. Ils n’ont pas tenté de réanimer l’homme, vu son état transpercé. Ils ont bloqué la route dans les deux directions, ont fait taire les chauffeurs qui râlaient, et ont commandé du café, des croissants, des sandwiches.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Le camion transportait vingt mille poulets, destinés à un poulailler des environs. La plupart des cages sont tombées à gauche du camion, vu qu’il s’est incliné de ce côté. À première vue, la plupart des poulets auraient survécu. Mais plusieurs cages, dont le nombre reste à être évalué, se sont ouvertes, ce qui a projeté des centaines de poulets dans le champ. Plusieurs, dont le nombre reste à être évalué, sont morts. D’autres errent, pépiant lamentablement.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Un camion a dérapé, a foncé sur un arbre. Un homme est mort. Le conducteur.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Des poulets sont morts. D’autres se sont perdus.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Je roulais tranquillement, je rentrais à la maison. La route est bloquée, un accident, disent-ils. Quelle merde.

JUSTON: Que s’est-il passé?

TRALLA: Est-ce que je sais! Je suis ici, avec toi. Comment je le saurais? Au lieu de répéter ta question, lis donc ce livre, c’est un chef-d’œuvre de Danielle Steel.

JUSTON: Danielle Steel n’a pas écrit de chef-d’œuvre. Tu me crois vraiment plus bête que je ne le suis!

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Du droit des assassins de fumer où bon leur semble

Elle dormait dans la plus belle des chambres de l’hôtel Arc-en-ciel, dans l’ouest du pays, pas très loin d’un océan. Près d’elle, l’assassin de son mari fumait. Pourtant, c’est strictement interdit par le règlement de l’hôtel. L’avis est placardé partout: à la réception, dans les couloirs, dans l’ascenseur, dans chaque chambre, derrière la porte, près du téléphone, près du mini bar, près du téléviseur, derrière la porte de la salle de bain, au-dessus du miroir.

Une vingtaine de policiers, armés de leur courage et de lance-pierres, ont surgi de la nuit pour s’abattre sur le couple. Ils les ont  menottés, vilipendés, embarqués. Tous les deux, lui pour le crime, elle pour complicité.

Devant le juge, l’assassin a plaidé qu’en sa qualité d’assassin, il n’avait pas à respecter une interdiction de fumer, dans un hôtel ou ailleurs. Il a soutenu que son occupation engendrait un niveau d’anxiété plus élevé que la moyenne des occupations, et qu’en conséquence, il a droit à une cigarette où et quand bon lui semble. La complice, fort silencieuse, opinait toutefois du chef. Enfin, il a présenté une jurisprudence fort complète, qui comptait au moins dix films dans trois langues différentes où les assassins fumaient dans un hôtel.

Visiblement impressionné par la qualité des arguments de l’assassin, le juge a annoncé qu’il prenait la cause en délibéré. Contre toute attente, il n’a demandé aucune caution pour la remise en liberté du couple.

Fier de sa prestance, et gonflé d’espoir quant à l’issue du procès, l’assassin a assassiné un homme, choisi au hasard sur le boulevard des Cèdres. Il a aussitôt abandonné sa complice à son sort, peu enviable, et s’en est allé, bras dessus, bras dessous, avec le conjoint de son nouvel assassiné.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Violence par une nuit pluvieuse

Rosanne a appelé le 911 vers minuit quarante-cinq. Elle a entendu un coup de feu sur la rue des Fleurs. Selon elle, il y aurait eu une bagarre, et puis bang, le coup de feu. Des agents du Service de police du Village de Gimault se sont rendus sur place dans une de leurs autopatrouilles, une voiture de qualité moyenne, moteur de huit cylindres, pneus d’hiver car c’est l’hiver, réservoir d’essence rempli à la moitié, réservoir de lave-glace plein. Elle aurait besoin d’un nettoyage complet à l’intérieur..

Les premiers agents dépêchés sur place ont intercepté un véhicule ayant à son bord un homme de trente-cinq ans, un homme de quarante-deux ans, une femme de trente-et-un ans, un homme de vingt-huit ans, une femme de vingt-cinq ans, un homme de quarante-quatre ans, une femme de trente-trois ans, un homme de trente-sept ans, un homme de trente-sept ans, un homme de trente-sept ans, une femme de dix-neuf ans, une femme de vingt-deux ans, un homme de trente-neuf ans, une femme de vingt-six ans, et un homme de trente-sept ans.

Ces personnes ont été arrêtées et sont en ce moment interrogées, ou en voie de l’être, afin de faciliter la rédaction du rapport de fin de soirée.

L’enquête a aussi permis de récupérer une douille, qui gisait, seule, abandonnée, souillée par la boue qu’avait laissée derrière elle une pluie inattendue, suspecte et fort désagréable envers tous.

Les policiers du SPVG  cherchent toujours des éléments de preuve sur place, et ailleurs, et chez Rosanne. Car rien n’est laissé au hasard.

On ignore toujours où s’est logée la balle tirée. L’enquête se poursuit.

La pluie noie malgré soi

On m’a attaché à une chaise, sur une pierre, près du ruisseau. Il s’est mis à pleuvoir, mais à pleuvoir. J’ai vite été trempé. Il pleuvait, mais comme il pleuvait. Le ruisseau a gonflé, j’avais les pieds mouillés. La pluie ne cessait pas, ne cesserait pas, et on ne me détacherait pas. J’avais oublié qui m’avait attaché. Qui? L’eau montait, je me noierait. Je méditais, je supputais, je déduisais. La fin sonnerait, si la pluie pleuvait encore. J’avais de l’eau jusqu’au cou, de l’eau quand j’ouvrais les yeux, quand je les fermais, quand j’écoutais la pluie tomber, quand je chantais, quand j’arrivais à imaginer autre chose. Un désert par exemple. Une rue à Paris, à Drummondville, à Macau. Quand la pluie s’est arrêtée, j’en avais jusque sous le nez.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Rire avec Jacques

Les musiciens ont commencé à jouer avec entrain quand il s’est mis à empiler les invités dans la cour. Nous n’étions pas moins de cent dans la villa, c’était l’anniversaire de Jeanna, je crois, ou de Marcel, comment savoir. Il y avait des rires, du champagne, des petits fours à volonté, et beaucoup de fraises dans des dizaines de vases éparpillées dans les salles, les couloirs, sur le long de la balustrade. J’avais à peine fait sa connaissance, Leila, qui portait de grandes tresses de lianes, elle parlait en clignant des yeux, nous nous touchions déjà les doigts. Il l’a prise par surprise, Jacques, et l’a jetée sur le tas. J’ai sursauté. Je ne regardais pas de ce côté, la cour était derrière moi, et la musique, il y avait la musique qui voilait les bruits sourds des corps s’empilant. Ni à ce moment, ni avant, ni plus tard, personne n’en parlait, personne n’y portait vraiment attention, et je me sentais plus étranger que jamais. Car je regardais, je ne pouvais détourner mon regard du tas qui s’élevait, des gens qui, là-dessous, étouffaient. Certains étaient, je le parie, déjà trépassés. Autour, les futurs empilés mangeaient des fraises, délicatement, et riaient avec Jacques.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Quand Antonin ressemble à Preston

ANTONIN: La première fois qu’on m’a kidnappé, je photographiais l’ancienne maison de Claude Simon à Perpignan. Ils me sont tombés dessus, quatre bandits de tous les sexes, armés de révolvers, de pistolets électriques, de menottes, cagoulés, gantés, impolis. La route a été longue et fort cahoteuse, puis il y a eu la mer, je l’ai entendue, je l’ai sentie, car dans la boîte de cette camionnette je ne voyais rien, puis il n’y a plus eu la mer, et j’ai tout de même fini par m’endormir, d’un véritable sommeil, je crois, car je ne me souviens pas qu’on m’ait assommé, ou drogué. À mon réveil, j’étais toujours étendu, menotté, garotté, dans la boîte de la camionnette. Ça roulait toujours, il y avait beaucoup de trafic, cela je pouvais l’entendre, et des poids lourds, et des voitures sport, et des motos. Pour passer le temps, je me suis mis à compter les motos. Il y en avait trop, j’ai abandonné. Je me suis rendormi, je me suis ré-réveillé, et rendormi, et ré-réveillé, et vice-versa pendant des heures. Puis, tout  s’est arrêté. Soudain, mes bandits n’étaient plus là. J’ai frappé des pieds contre le métal des côtés, je me suis démené mais personne n’a réagi. Je n’entendais rien à l’extérieur. Alors j’ai attendu, croyant qu’on viendrait m’expliquer mon rôle dans cet étrange kidnapping. Je me suis alors endormi à nouveau, et c’est une voix, une forte voix d’homme, qui m’a réveillé. Je me suis remis à taper. La voix s’est tue, puis a demandé, qu’est-ce que c’est. Comme je n’étais pas en mesure de répondre, j’ai tapé de nouveau. La voix s’est éloignée. Une heure plus tard, au moins, d’autres voix se sont approchées. Deux types. Je tapais, je frappais, j’entretenais un joli vacarme. Mais eux, ils tournaient autour de la camionnette, et comme ça, un tour, deux tours, trois tours, et ça n’en finissait plus, jusqu’à six tours! Drôles de bandits! J’avais faim, j’avais soif, j’avais des fourmis dans les jambes et une araignée sur le nez. Ils se sont mis à tirer sur les poignées des portes. Je me suis dit qu’ils avaient perdu leurs clés, ou qu’il s’agissait d’autres bandits, qui voulaient kidnapper un kidnappé. Un vol de bandits à bandits. Ça se corsait. Ils ont refait quelques tours de la camionnette. C’était vraiment leur truc, ça, tourner autour. Puis ils ont frappé un grand coup, avec une barre de fer. La serrure a lâché, ils ont ouvert les deux portes arrière: les flics! Deux flics, éberlués, m’ont libéré. Ils ont fait oh, moi je n’ai rien fait, puisque j’étais garrotté. Ce n’est qu’arrivé au commissariat que j’ai compris que j’étais à Dunkerque. J’en avais fait du chemin. Ils m’ont expliqué que mes bandits impolis m’avaient pris pour Preston, le fils de Jeff, moi qui ne parle pas un mot d’anglais, qui habite chez ma tante Diane, qui ne s’achète pas de voiture afin de pouvoir voyager. Un peu. Preston!

LIANNE: Et la deuxième fois?

ANTONIN: Ah, c’était à Atlanta.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Entrer dans une boutique de sport à dix heures dix

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Je souhaite y acheter une bicyclette, un engin de bonne qualité. Ils ont une cinquantaine de modèles, de tailles, de formes et de couleurs différentes. Comment choisir? Les prix varient beaucoup. J’ai un budget fixe, et mes besoins sont modestes. J’utiliserai la bicyclette pour me rendre au travail. Elle ne doit pas me coûter trop cher, au cas où on me la volerait. Il y a beaucoup de vols au centre-ville.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Dès que la porte s’est refermée derrière moi, un vendeur s’approche. Il est jeune, athlétique, souriant. J’aurais préféré qu’il me laisse errer parmi les bicyclettes pendant quelques minutes avant de m’aborder. Je veux voir à quoi ressemble leur marchandise, je ne veux pas me sentir pressé d’acheter. Ça ne m’a jamais réussi, quand un vendeur me pousse, je ne parviens plus à réfléchir. Alors soit je sors, et je ne reviens jamais, soit j’achète rapidement, et je suis déçu dès que je reviens sur terre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une clochette signale mon entrée. Je reconnais tout de suite la musique qui joue à la radio. Mais est-ce vraiment une radio? Peut-être une liste de pièces qu’ils ont choisies. Ce qui joue, c’est un morceau de Métallica. Je m’étonne d’entendre ça ici. En général, les boutiques, même de sport, ne jouent pas Métallica. Il y a encore beaucoup de gens qui ne supportent pas, même si c’est vieux comme trois lunes. Je ne peux pas dire que j’adore, mais je connais. Ça jouait beaucoup quand j’étais plus jeune, chez les copains, dans les partys.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. J’ai sept cents dollars dans les poches, et je suis bien déterminé à m’acheter une bicyclette aujourd’hui. J’économise depuis deux mois. Enfin, je pourrai pédaler pour me rendre au boulot, je n’aurai plus à marcher. Cinq kilomètres aller, idem au retour. Je pourrai visiter la ville, et même en sortir, à l’occasion. Je ne sais pas si j’achèterai dans cette boutique-là. C’est la première que je visite. Elle a bonne réputation, on m’a dit que leur service après-vente était un des meilleurs en ville. C’est important pour moi, parce qu’en mécanique de bicyclette, je n’y connais rien. Et ça ne m’intéresse pas.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une femme, la cinquantaine, s’apprête à sortir. Elle tient sous le bras deux pneus de bicyclette. J’ai tout juste le temps de jeter un coup d’œil sur l’étiquette. Cent cinq dollars. Ça me refroidit. Si on paie cent cinq dollars pour un seul pneu de bicyclette dans cette  boutique, comment me vendront-ils la bicyclette au complet? Je n’ai peut-être pas les moyens d’acheter ici. J’aurais peut-être dû me renseigner en ligne avant de débarquer, j’aurais su à quoi m’attendre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. À ma gauche, il y a un grand panneau publicitaire. Une magnifique photographie d’un paysage de montagnes. J’ignore où c’est, en tout cas, c’est pas ici. Peut-être en Patagonie. Il y a un cycliste, ce qu’ils appellent un vélo de montagne. Il descend dans un sentier étroit, très étroit, à environ cinquante degrés. C’est probablement une boutique spécialisée, pour montrer des images semblables. Sur le panneau, il y a la marque de la bicyclette, et un slogan, quelque chose en lien avec l’aventure. Je n’ai besoin que d’une bicyclette pour aller travailler.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Le vendeur m’a demandé quel type de bicyclette je cherchais. Comme je ne savais pas exactement, j’ai réfléchi. Avant que je n’aie eu le temps de répondre, un autre client est entré derrière moi, et le vendeur l’a reconnu tout de suite. Il l’a salué par son nom, et ils ont engagé une conversation qui portait, je crois, sur les courses de vélo à venir pour les prochaines semaines. Je ne voulais pas les écouter, mais ils parlaient fort, s’exclamaient. Plus ils parlaient moins je me sentais à ma place. J’ai failli tourner les talons, et m’éclipser en douce.

Il est dix heures dix. J’entre dans une boutique de sport. Ou pas.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.

Dila

JEANNE: Vous avez lu Dila?

JEANNOT: Alors toi tu es drôle. Personne n’a lu Dila!

JEAN: Je ne suis pas d’accord. Moi j’ai lu. J’ai lu, mais je n’ai rien compris. C’est nul.

MARIE-JEANNE: J’ai commencé à le lire, mais je m’y suis perdue. Je lis quand je vais à la toilette, et d’une fois à l’autre, c’est difficile de s’y retrouver. Faut relire. Comme j’étais constipée la semaine dernière, je n’ai pas beaucoup lu. Je crois que je préfère lire des blagues quand je vais à la toilette.

JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant.

JEANNE: C’est vrai que ça épuise. Habituellement, je lis des polars, mais pour lui faire plaisir, j’ai lu Dila. J’étais rendue à Marseille, sans vraiment savoir comment ni pourquoi. Lire Dila, c’est se lancer dans le vide et ne jamais atterrir.

MARIE-JEANNE: Il y a un narrateur coincé dans une pièce, il y a cette fille qui parle à tous les temps, et soudain, ça éclate.

JEAN-MICHEL: Pourtant c’est simple. Elle est dans une pièce, dans une prison si vous voulez, et le monde tourne autour. Le monde ne s’arrête pas. Il a tourné avant elle, pendant elle, et il tournera après elle. Son histoire remonte à la surface, nous y jetons un coup d’œil, mais elle est avalée par le maelstrom.

JEAN: Sauf qu’on pourrait nous raconter ça comme on nous raconte n’importe quoi. Écrire pour se faire comprendre. Communiquer.

MARIE-JEANNE: Oui! Il y a des recettes, pourtant.

JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant.

JEAN-MICHEL: Tout se tient. Clairement, sagement, platement. À quoi bon retrouver les parents, les siens ou ceux de la victime? La laisser parler, s’égarer, se retrouver, avec un bruit de fond continu, le bruit du monde qui va comme il va.

JEANNE: Est-ce que les auteurs ne devraient pas plutôt nous amuser? Nous plaire avec de belles inventions?

JEANNOT: C’est ce que nous, la majorité, pensons. Nous achetons les livres, nous avons notre mot à dire. Je n’aime pas mon boulot, mais je travaille tout de même. Argent durement gagné. S’il vous plaît, servez-nous ce que nous désirons. Il n’y a pas à tergiverser. Le client est maître! Faudrait pas l’oublier.

MARIE-JEANNE: C’est bien vrai, même si je ne suis pas tout à fait d’accord.

JEANNE: Hein?

MARIE-JEANNE: En tout cas, faut nous permettre de lire ça aux toilettes sans perdre le fil.

JEAN-MICHEL: Lire Dila, c’est autre chose. Je suggérerais de le lire au café, de huit heures le matin jusqu’à tard dans la journée. Lire dans le bruit, et oublier le bruit, se laisser bercer par ce bruit.

JEANNE: Je préfère le lire dans mon hamac, près du lac. Quoique les moustiques. Oui, dans mon hamac.

MARIE-JEANNE: À part les toilettes, je n’ai pas le temps.

JEAN: Je lis dans le métro. Ça fait passer le temps.

JEANNOT: Allongé sur le fauteuil, mais que de bons romans. Et des biographies.JEAN-MARIE: Dila, c’est épatant. N’importe où.

Traitement en cours…
Terminé ! Vous figurez dans la liste.