Le champ de tir

Passons aux choses sérieuses. La mise en marché de la plaisanterie demande l’accès au champ de tir. Cela prendra du temps, nous le savons, mais les nécessités s’imposent de génération en génération, et trop tarder pour cette mise en marché pourrait conduire à une défaite militaire inqualifiable.

Concédez, abdiquez, reconnaissez votre tort, et ouvrez les portes du champ de tir, une fois pour toujours. Bang. Bang. Bang. Que nous bombardions de nos plaisanteries ces jolies cibles qui flottent au vent.

Un exercice quotidien révolutionnera les habitudes de nos recrues, et bientôt une armée d’insensés courra à la conquête du vaste univers, ainsi que des villages environnants. Nous leur montrerons, à ces nez gris, ce que c’est qu’un président nu, sans passé, sans avenir, et malgré tout, sans vertige.

Conversation intime

LANCLEB: J’aimerais ça, moi, entendre Lindustrie Dubleuet.

DRYLAN: Passionnément.

LANCLEB: Elle se fait tirer l’oreille. Ne réponds ni à mes courriels ni à mes mugissements.

DRYLAN: Subrepticement.

LANCLEB: Je comptais sur toi pour l’attendrir. Raconte-lui une jolie fiction. Dis-lui que j’aime ses cheveux bouclés, ses robes à fleurs. Sa bouche munie de trente-deux dents.

DRYLAN: Rustiquement.

LANCLEB: Dire qu’il y a dix ans, elle m’a touché la main. J’ai bien cru qu’elle et moi. Tu vois. Des fiançailles, des épousailles. Au moins, pas cette bataille. Quotidienne.

DRYLAN: Artistiquement.

LANCLEB: Ma douce, ma mouche, invente, offre-lui un panier de langoustines, des chambres à air, un piston. Entre dans son giron, gravite dans son orbite, pique sa curiosité, son nez, sa fesse s’il le faut.

DRYLAN: Imperceptiblement.

LANCLEB: Surtout, évite madame sa mère, madame Dubleuet. Elle te tombera dessus, t’écrasera, t’absorbera. Mieux vaudrait, si attaquer par la bande s’avérait indispensable, songer à son cousin Roger, ou même à son grand-père Alcide.

DRYLAN: Éternellement.

LANCLEB: Tu brûles tous mes espoirs. Pourtant, la fille de l’amie de la soeur de l’amie de la fille de la cousine de la fille de la belle-soeur de la belle-soeur de la soeur de la grand-mère de Lindustrie nous avait suggéré le contraire.

DRYLAN: Miraculeusement.

LANCLEB: Même si tout s’écroule, je resterai dans votre groupe, le groupe des vivants. Au moins, toi tu me comprends. Tu sais comment donner un sens à la vie.

Le camion

JUW: Mon pauvre!

PAD: Mon pauvre? Tu te méprends! J’ai tout pour être heureux! Tout! Et même plus.

JUW: Ton patron te méprise.

PAD: Mon patron, c’est un minable moustique à qui on a donné un rôle de guêpe. Il s’écrasera bientôt, et nous rirons!

JUW: C’était pourtant ton ami.

PAD: Qui a des amis? C’était un tartuffe qui récitait ses répliques avec brio.

JUW: Ta femme t’ablate quotidiennement.

PAD: N’exagérons pas! Un petit doigt de temps en temps, parfois plus, mais ça reste insignifiant. Vois! J’existe encore!

JUW: Une tête sans nez, avec une oreille, un œil. Un tronc sans bras, avec une jambe. On te gomme.

PAD: Qui ne gomme-t-on pas? C’est une bonne femme, qui me donne raison quand j’ai tord, et tord quand j’ai raison.

JUW: Tes enfants te ridiculisent.

PAD: Ce sont de gentils coquins. Ils débordent de vitalité, et ne manquent pas d’imagination.

JUW: Pour te faire miauler, oui, et te faire aboyer, selon la fantaisie du jour.

PAD: Et pépier! J’adore pépier!

JUW: Mon pauvre! Ils se lasseront, tous. Tu mourras immémoré.

PAD: Hourra!

JUW: Tu pavoises!

PAD: Ma cessation ne provoquera pas une once de tristesse: n’est-ce pas une grande victoire!

JUW: Moi! Moi, moi, moi. Moi je serai triste!

PAD: Je te laisserai mon camion.

JUW: Vraiment? Génial!

La vie n’est plus ce qu’elle était, quoiqu’en dise ta mère, qui ne s’exprime à peu près jamais publiquement sur quoi que ce soit sauf cette fois-là parce que la chose était d’une importance cruciale pour l’avenir de notre société villageoise qui a survécu pendant quelques millénaires grâce à une forme de solidarité souterraine qui aujourd’hui pourrait périr en dépit du nouveau maire et de ses promesses qui valent ce qu’elles valent puisqu’il ne savait pas, comme plusieurs autres avant lui, dans quelle galère il s’embarquait 

ELFRA: Ça t’arrive de trouver des corps assassinés?

YVROK: Ben oui. Comme à n’importe qui. Quelle question!

ELFRA: Tu fais quoi, quand tu en trouves un?

YVROK: Je regarde s’il a un portefeuille, une montre en or, une bague.

ELFRA: Évidemment. Mais imagine-toi que ma cousine, quand elle en a trouvé un, elle a tout de suite appelé Roger.

YVROK: Roger?

ELFRA: Un polisson!

YVROK: Il va enquiquiner.

ELFRA: C’est bien ma crainte. Ma cousine, si elle se met à trouver des corps, si elle appelle Roger à tous coups, ça va nous emmerder.

YVROK: Quelle vie!

Pitance de misère

Il me contraignait à happer des mouches du matin au soir, avec la langue. Alors, protestation, rébellion.

J’ai perdu mon emploi. Happeur de mouches, c’est une spécialité. Rare. Débouchés limités.

Alors.

J’écris des nouvelles pour ma sœur qui bricole des abeilles en chocolat. Elle refuse de m’en donner, parce que.

Tout le monde le sait, moi y compris. Évidemment. Écrire des nouvelles, ça n’a pas le prestige du happage de mouches. Donc.

Pitance de misère. D’où le titre, probablement.

Recettes et bicyclette

HO: J’ai écrit un livre de recettes. J’en ai vendu cent.

JU: Personne ne l’a lu. Pas même ceux qui l’ont acheté. Tu as perdu ton temps. Tes recettes, il n’y a pas d’ail dedans, et nous, nous adorons l’ail.

HO: Tu n’y comprendras jamais rien. Mon livre, c’est la clef pour vivre irréversiblement.

JU: Il ne nous sortira pas d’ici, ton livre de recettes. Voilà vingt-trois ans que nous cherchons l’issue, et où en sommes-nous? Dans un corridor absolument identique à tous les autres corridors.

HO: Tes bicyclettes volantes nous ont-elles libérés?

JU: Pas encore, mais nous ont offert une perspective nouvelle sur notre situation. Je n’ai pas perdu espoir, elles nous sauveront.

HO: Un livre, c’est mieux. Ça donne la marche à suivre, ça indique le chemin, ça affranchit.

JU: Peut-être. Mais pas un livre de recettes. Tant qu’à écrire fantasmagoriquement, pourquoi ne pas avoir écrit un manuel d’évasion de labyrinthe? Un livre de recettes, si nous l’avions entre les mains, qu’est-ce que ça nous donnerait?

HO: La liberté du créateur, tu connais? Je n’ai de comptes à rendre qu’à mon imagination!

JU: Et nous parlerons de ton livre de recettes pendant cinq ans, sept ans, dix ans!

HO: Nous avons parlé de ta bicyclette pendant douze ans!

JU: Oh, et puis merde! Marchons, ça nous dégourdira les jambes. Ça nous mènera bien quelque part.

Histoire effrayante que je lis en tremblant donc que je ne lis pas trop souvent

Viens, ma grosse, viens siffler dans le vent. Ta solitude tonnera en transes horribles, et la dégradation de tes crimes conduira au meurtre. Lugubre! Fenêtres casées, portes enfoncées dans la terre, sentiers tortueux, sourd murmure. C’est sordide, vous nous couronnez d’un rêve effrayant avec une douceur angélique, au cœur d’une forêt enchantée où, pourtant, boivent des bêtes féroces dont les hurlements séduisent les femmes ivrognes. Lumière blafarde. Nous arrivons. Nous démêlons de ce cauchemar des lèvres douces, des lèvres d’une candeur furieuse. Vous n’êtes plus un rebut de la société, un vin falsifié, une dégradation diabolique.

Viens, gibier de potence. Viens avec moi, et croyons-nous hardis et majestueux, croyons à la majesté de nos ancêtres et toutes ces ruines de vices grossiers.

Viens, avec tes hardes, et labourons les grands boulevards. Bon ordre. Économie. Temps immémorial et abondance.

Viens, ma grosse, viens dans l’étable, et faisons goûter aux paroissiens le froment de misère.

L’hypocrisie du maire

Vos voix dolentes ballottent dans mes souvenirs, et vos idées flasques viennent me frapper les tempes marbrées de veines. Votre despotisme, cher maire de mon cher village, engloutit tous les espoirs de mes voisins, les noient dans vos tonnelles festonnées, on se demande pourquoi, et malgré vos airs innocents, votre roide majesté, les galons dorés aux rideaux, il est évident que vos lèvres bleuâtres ne mentent pas.

Quand je darde mon stylet, sentez-vous palpiter ma haine? Ne la superposez pas avec ces oripeaux desquels vous aimez nous couvrir. Vous brillez, mais votre teint mat, je le vois. Vous êtes démasqué, voilà tout.

Le livre et la famille

N1: La sœur du frère de ma sœur me suggère de bricoler un livre. Me voilà entortillé.

N2: Tout ce qu’il te faudrait! Mon pauvre.

N3: Du papier, une presse, de l’encre, de la colle, de la corde, du carton, de la toile.

N2: Tout ce qu’il te faudrait savoir! Je te plains.

N1: Je pourrais faire une collecte familiale, ça me permettrait de rassembler les matériaux.

N2: Tout ce qu’une famille peut t’apporter! Mon pauvre.

N3: Une sœur, un frère, une sœur, et quoi d’autre. Ça me semble redondant.

N2: Tout ce que la consanguinité construit! Je te plains.

N1: Chez nous, c’est simple. Alexandre a quitté Joline qui s’est mise avec Juan qui a quitté Rose qui s’est mise avec Zachary qui a quitté Allison. Alors nous, les enfants!

N2: Tout ce que tu endures! Mon pauvre.

N3: Tu devrais écouter la fille de Zacharie et d’Allison.

N2: Tout le papier qu’elle entrepose dans son grenier. Je te plains.

N1: Du papier bulle. Peut-on bricoler un livre avec du papier bulle?

N2: Tout ce qu’on fait crever dans une vie. Mon pauvre.

N3: Peu importe le papier, ce qui compte, c’est l’encre et la corde. Rassemble la parentèle, et tout le monde à la tâche!

N2: Tout ce que ça te coûtera! Je te plains.

N1: Au moins, j’aurai un livre. Je pourrai l’ajouter à ma collection de bibelots.

Une sondée insondable

Bonjour madame Thomas! Bonjour!

Ceci est un sondage d’opinion. Vous en pensez quoi, précisément, spontanément, viscéralement, certainement, maintenant? Répondez, c’est important. Nous avons des réfrigérateurs, des berlines, des planches à neige, des roues de vélo, des tournevis, des tuyaux en polyéthylène, des puces électroniques sous-cutanées, des dipôles linéaires, des échantignoles et de la bière, que nous souhaitons vous vendre, envers et contre vous.

Bonjour madame Thomas! Bonjour!

Votre coopération nous déçoit, amèrement, suffisamment, durablement, profondément, assurément. Vous ne recevrez pas, comme votre voisine, madame Dupont, un échantillon, un prototype, une démonstration, un exemplaire, une visite de notre représentant.

Madame Thomas, nous vous rappellerons demain. Rappellerons à l’ordre, à l’obédience, à l’au-delà. Au revoir.