Médecine douce

J’ai reçu un courriel d’un grand institut, de grande renommée. On m’a invité à recevoir, gratuitement, des soins hygiéniques extrêmement chers. Comme je n’ai pas les moyens de me payer de ces fantaisies, je n’ai pas hésité, je me suis lavé, rasé, précipité.

Une petite crainte m’habitait, toutefois, moi qui suis timide, qui n’ai jamais fréquenté ce type d’établissements. Oh, je savais ce dont il s’agissait. Pas un massage thérapeutique, pas un traitement d’acuponcture, pas un bain de pieds, de nez, d’oreilles. Non, on promettait la plus charmante dissection d’âme.

Si j’en parle naïvement, c’est que je sais que vous ne vous moquerez pas de mes réticences. Intervention douce, traitement indolore, je sais, je sais, et si je ne peux réprimer un infime, presque imperceptible, tressaillement, qu’y puis-je?

Un collectionneur et son ami

XILA: J’ai communiqué avec la directrice pour obtenir un congé la semaine prochaine, mais sa secrétaire m’a clairement laissé entendre que je n’aurais pas de réponse avant au moins trois semaines, alors à quoi ça sert, qu’est-ce que je pourrais faire, je dois absolument m’absenter ce jour-là, il y a un ami du village qui viendra me visiter, et c’est chose rare, depuis sept ans il ne m’a visité que deux fois, j’ai tellement hâte, nous passerons la journée à parler des bâtonnets de cèdre, nous collectionnons tous deux des bâtonnets de cèdre, il y a toute une communauté de collectionneurs dans mon canton, alors qu’ici, c’est plus rare, et les quelques-uns qui s’intéressent aux bâtonnets de cèdre parlent une langue que je ne comprends pas toujours, je n’ai jamais senti de connexion, mais faut dire que je n’ai jamais participé à leurs rencontres, alors cette visite, c’est inespéré, ça va me redonner espoir dans l’existence, elle devrait le comprendre, la directrice, tu ne crois pas?

LEHC: Tout à fait! Le mois dernier, je lui ai demandé…

XILA: Bon, je dois y aller. Salut!

LEHC: Mais, je ne t’ai pas raconté ce que…

XILA: Ça ne m’intéresse pas. Salut!

LEHC: Xila!

XILA: …

En avant vers le cap Horn!

Quand elle m’a vu, elle m’a demandé ce que je faisais là. Comme j’étais sonné, je n’ai d’abord rien répondu. J’étais enroué, comme un gros crachat pris au fond de la gorge. Puis elle a remarqué que j’étais laid. Oh, ça va, que je lui ai alors répondu, n’exagérons rien, visiblement tu ne t’es pas regardée, visage livide, grimaçant, tu ne payes pas de mine, je t’assure. Elle s’est détournée, et comme je n’aime pas trop les embêtements, j’ai fourré tout ce que je possède, à peu près rien, dans un baluchon, et je suis parti. Je n’avais pas l’intention de revenir, et je m’éloignais davantage à mesure que les années passaient, j’atteignais, comme on dit, une certaine limite: le vaste océan. D’accord, j’aurais pu le traverser, et j’y ai pensé, et j’y pense encore, mais là, du haut de la falaise, j’ai senti un brin de fatigue dans les membres, et comme l’âge avançait, je me suis cru permis de faire une pause. Sauf que ça s’est éternisé, et du fond des âges j’ai reçu une requête inquiétante, une requête dont je me serais volontiers passé. Elle m’écrivait, me réclamait, ou plutôt, réclamait un morceau de la fortune qu’elle m’imaginait avoir accumulée. J’ai chiffonné sa lettre, je l’ai lancée dans l’écume qui m’arrosait le visage, et le lendemain, à l’aube, sans m’entortiller dans les adieux, j’ai sauté sur le premier cargo, et me voilà qui navigue vers le cap Horn, pour se rendre je ne sais plus où.

La fin tragique d’un rêve

L’avez-vous entendu? Le traître! Couché dans ce square à rêvasser, à fabriquer des dentelles avec quelques mots, inventer jusqu’à nous faire croire à la magie, à une sorte d’extase de l’âme, une élévation qui l’aurait détaché de son ventre lourd, lui qui fait trembler la terre de ses flatulences, dont l’odeur tue moustiques et fourmis dans un rayon de deux mètres.

Oh! Et la voix! La voix fluette de cette pauvre fille, qui se cogne aux écorces dures des érables.

Notre lourdaud se roule avec peine, se relève et titube jusqu’à la gargote où il boira à la santé de ses souvenirs, qu’il égrène chaque soir devant des inconnus, souvenirs qui lui filent entre les doigts, flasques, laids et misérables.

Hélas, demain ressemblera à ce jour, et après-demain, et jusqu’à ce que crève la panse où se débat un ancien rêve, dont les soubresauts indiquent la fin prochaine.

La fin des promenades gaies

Chaque jour, j’ai mille deuils, je voudrais t’aimer, mais tu te perds parmi tous ces gens que tu emmènes, qui t’entourent du matin au soir, tant que j’ai quelquefois eu à leur trouver de nouveaux visages. N’insiste pas, ne m’écris plus, à moins que tu n’habites sur la rue des Ravages, tu sais cette rue là-bas, mais je crois plutôt que tu erres d’un pays à l’autre.

Par ici, la grêle grise brise les jolis pavillons où chantaient autrefois les enfants, il ne nous reste qu’un roulis de corbillards qui défilent autour du parc, des bouchons de corbillards entourés de vieux mentons maigres aux crânes chauves, des mains tremblotantes et des crachats de haine qui versent sur les rares passants d’innommables calamités, des maladies dont personne ne se relèvera. Ne me demande pas comment je vais, il nous tombe du ciel des nuées de corbeaux aux griffes ouvertes, aux yeux morts, nous n’avons pas l’âme à la danse.

Chaque jour, la parole assassine, et comment pourrais-je sortir de chez moi, comment marcher à nouveau sur la neige gelée, qui crisse sous le pas?

Un spectre mémorable

Le spectre des marécages s’est perdu, un soir de juin, dans les rues du village, et sans qu’on s’y attende, a crié aux enfants de se méfier, il leur a révélé avec une profusion de détails tous les pièges vers lesquels les poussent les vieilles dents.

Évidemment, les autorités ont brandi les armes, mais que peut-on contre un spectre? Fusils, ail, crucifix, toutes ces babioles qui les ridiculisent, le spectre ne les a pas vues, ne les a pas entendues.

À l’aube, dans les premiers rayons du soleil, son image s’est doucement effacée. Mais son souvenir, ça nous l’avons tous pressenti, nous désolera pendant des années, peut-être même pour toujours.

Conversation de taulards

POLO: T’as fait quoi pour te retrouver en taule?

LOPO: Entrée par habituation.

POLO: Ah! Un dur de dur! J’m’en doutais. À voir ta gueule.

LOPO: Ouais. J’ai pas hésité. J’suis comme ça, je fonce.

POLO: Raconte. Ç’a dû barder!

LOPO: Ouais. J’suis arrivé chez moi, après le boulot. Tous les soirs, j’arrivais chez moi, après le boulot.

POLO: Habituation.

LOPO: Exact. Alors j’entre, je pousse la porte. Elle est là, une inconnue. Je suis crevé, mais j’sais vivre. J’lui dit bonsoir. Elle tourne la tête.

POLO: Évidemment.

LOPO: Ouais. J’insiste. Je lui redis bonsoir. Elle claque du pied, saisit son téléphone, presse le bouton d’urgence. Moi je fonce, comme je t’ai dit, je fonce, je m’ouvre une bière, je m’assied au salon, les pieds sur le pouf.

POLO: Tu as osé!

LOPO: Et comment! C’est là que l’escouade est arrivée. Les flics, ils m’ont matraqué, puis ils m’ont demandé ce que je faisais là.

POLO: Habituation!

LOPO: Ben oui. Ils ne l’ont pas trouvé drôle. Nouveaux coups de matraque. Pendant c’temps, elle buvait mes bières, mangeait mon steak.

POLO: Toi t’as des couilles!

LOPO: J’ai peur de rien! Ils m’ont matraqué, embarqué, poussé devant l’juge qui m’a reproché mon entrée par habituation. M’a traité de rebelle.

POLO: Rebelle! Ça oui!

LOPO: A dit que les gens comme moi, y doivent apprendre à s’effacer.

POLO: À avoir tort.

LOPO: En toutes circonstances.

POLO: Habituation!

Le chœur des mécréants

EDGAR: Nous apportons les petits fours sur un large plateau en ébène, et à chacun autant de champagne, de scotch, de baboche qu’il en demande. Nous ne lésinerons sur rien, c’est la célébration d’une victoire inespérée, celle du capital pur sur la bêtise des charmants petits lapins.

CHŒUR: Va te faire cuire un bœuf! Va! Va! Va! Vas-y encore!

MALLORY: Je vous remercie, merci du plus profond du cœur, votre générosité nous permettra, non seulement de verser une augmentation bien méritée aux administrateurs de notre organisation, elle servira aussi à financer l’achat de crayons sertis d’une délicieuse, infinésimalement petite, émeraude, que nous remettrons à nos miséreux, qui pourront ainsi écrire de jolis poèmes salaces sur les amours des siphonaptères.

CHŒUR: Va te faire cuire un bœuf! Va! Va! Va! Vas-y encore!

MATHILDE: Je voudrais, avant d’entrer dans le vif de la brebis, dans ce pourquoi je vous ai convoqués, chers subalternes, exécutants, associés qui bravement emplissez le bassin sans fond de nos bonus, les miens, et ceux de Monsieur Ducas, évidemment, je voudrais, donc, vous marquer l’appréciation de la direction en vous remettant ces roses tasses avec ce touchant message, « mon boulot est mon rameau », et maintenant, aujourd’hui, je vous ordonne de compter le nombre de trous dans le rideau de dentelle de la salle de thé du septième.

CHŒUR: Va te faire cuire un bœuf! Va! Va! Va! Vas-y encore!

GEORGES: Moi, j’arrive! C’est moi qui arrive! Ouvrez-moi la porte! J’entre chez vous, cher inconnu, je m’installe dans votre salon, j’explore, et soyez gentil, ne me parlez pas, n’interrompez pas ma réflexion par vos salutations inappropriées, et franchement, avouez-le, un brin prétentieuses, car quoi, vous ne vous imaginez tout de même pas que je doive m’incliner jusqu’à vous, surtout que je n’ai pas mes lunettes, vous êtes si petit, lilliputien, comment vous apercevrais-je, comment même vous pressentir, aller, je vous laisse un placard, installez-y votre nid, confortable nid, douillet, oui, vous y resterez, n’est-ce pas, absolument silencieux.

CHŒUR: Va te faire cuire un bœuf! Va! Va! Va! Vas-y encore!

ALBERT: Chère escouade adorée, mes très chers confrères, mon équipe de choc, mes exterminateurs bien-aimés, notre mission aujourd’hui est simple, nous devons débarrasser notre monde d’un chœur de mécréants qui hurle à brûle-pourpoint avec de fâcheuses conséquences sur le bon ordre du désordre, sur la vérité des mensonges, et tout ce qui en découle, suppure et se répand. Comme d’habitude, tirez avant de voir, tuez, tuez, tuez, et nous nous retrouverons au Bar des Copains, où Donald nous a réservé, cela va de soi, notre table habituelle.

Le monde idéal tel qu’il n’existe pas

Professeure Éia rêve de vivre dans sa tasse, elle croit y avoir comprimé l’univers entier, tout ce qui existe, sauf elle. Professeure Éia souffre horriblement, une prostration qui pourrait, c’est que nous craignons, lui être fatale.

Alors, pour passer le temps, elle professe à l’Université, dans l’amphithéâtre A-6503-533-444342. Beaucoup de mots, quelques images, quelques questions des étudiants, mais peu. Elle les encourage à se taire, à penser à autre chose, à dessiner des arbres, des soleils, le visage qu’ils auraient s’ils avaient un joli visage. Parfois, il y a des expériences. Les étudiants manipulent le cyanure, ils en lancent des gouttelettes au plafond, et notent dans un grand cahier toutes les conséquences. Certaines, parfois, leur échappent.

Souvent, professeure Éia siffle, elle chante pour libérer l’âme de tous ceux qui sortent de sa tasse. Elle se penche parfois, s’incline comme pour prier, et à quelques reprises, elle a basculé du haut de sa tribune. Cela n’a rien changé à son cours, à part peut-être les sous que lancent les étudiants des dernières rangées.

Abîme

Lia s’est présentée en début de soirée, il n’y avait que quelques habitués dans l’allée, elle s’était déguisée en Thatcher, mais personne n’avait vraiment peur. Ceux qui ne la connaissaient pas riaient, se moquaient d’elle, mais par ici, nous nous taisions, nous savions que tôt ou tard, elle pleurerait. Il a été question du bateau de croisière qui mouillait dans le port, drôle d’escale dans ce coin désolé, que peuvent-ils bien chercher, que photographieront-ils.

Dans une valise de toile qu’elle a étalée sur la table, Lia nous a montré ses petits secrets, quelques-uns étaient sanglants. Nous avons fumé, cela ne nous arrivait plus, pas comme autrefois. Un d’entre nous s’est mis à respirer les émanations qui sortent des tuyaux au bout de l’allée, et Lia jouait de la mandoline électrique. Quand la foule a envahi l’allée, nous ne nous entendions plus, mais qu’importe, ce serait une autre nuit dans l’allée, et nous vivrions celle-là. Et demain, demain Lia reviendra et nous lui demanderons peut-être si « Lia » est son vrai nom.