Toute la ville est en feu et même la rivière brûle.
JID: Alors?
FEL: Alors? Alors imitons-là! Cessons de nous ternir.
Toute la ville est en feu et même la rivière brûle.
JID: Alors?
FEL: Alors? Alors imitons-là! Cessons de nous ternir.
Vendredi! Aujourd’hui, je démissionnerai. Enfin. Je tirerai la langue au contremaître, et je lui tournerai le dos. À jamais. J’irai ensuite rencontrer Yva, qui m’attend depuis trente-trois ans sur le même banc. Il me dira qu’il est trop tard, que j’ai rapetissé, que je rapetisse encore à vue d’œil, que je disparaîtrai incessamment. Alors je serai seul. Solitude joyeuse, brève, riche. Et samedi matin, je courrai à la boulangerie, j’achèterai des croissants, et la comédie reprendra.
Je travaille dans un supermarché. Je range les conserves de petits pois verts. Biologiques. Pour les autres, c’est Géraldine qui s’en occupe. Travail intense, parce qu’ici, dans cette ville où je ne vis pas (je n’en ai pas les moyens), les gens mangent beaucoup de petits pois. Bio, congelés, ogm. J’ai cinq minutes de pause le matin, cinq minutes l’après-midi, et quinze minutes pour le lunch. Aujourd’hui, je n’ai pas mangé. J’ai couru jusqu’au café, à deux minutes du supermarché, où je voulais acheter un sandwich au jambon moderne. Modernisé. Empli. Luisant. Bref, j’avais faim. Mais la serveuse, une nouvelle, m’a demandé quel avait été le meilleur moment de ma journée jusque là. Le meilleur moment de ma journée? Pourquoi? Comme j’hésitais, car je ne voyais pas, mais vraiment pas, elle a insisté. M’a dit, oui, c’est vrai, parfois on n’y pense pas, alors pas de gratitude, pas de paix, et tout semble sombre. Je l’ai interrompue, mais elle a insisté, parce que j’étais, à son avis, un cas. Un cas sérieux de déni de bons moments. Aveugle à la lumière, à la plénitude. Le temps s’écoule vite, sur l’heure du lunch. Et je n’avais pas encore commandé mon sandwich. Pour la rassurer, et lui fermer le clapet, je lui ai dit c’est vrai, oh que vous m’épatez, comme vous savez voir dans les gens, et je l’ai assurée que j’en tiendrais compte, que je mettais dans mon agenda, à l’instant, méditation respiration déconnexion reconnexion revitalisation décompression alimentation. Rayonnante, elle a sorti son propre agenda, l’a longuement consulté, m’a fixé un rendez-vous exploratoire pour la semaine suivante, mardi à vingt-deux heures quarante-deux. Non merci, je voudrais. Elle a insisté, m’a prié de lui verser une avance, elle voulait cinquante dollars, je crois. Évidemment, je ne les avais pas, mais elle s’est lancée dans un discours interminable sur l’importance d’investir dans mon élévation. Un peu énervé, j’ai réclamé un sandwich, mais il ne me restait plus que deux minutes. À peine le temps de filer au supermarché, d’enfiler mon tablier, et de pousser mon chariot de conserves de petits pois bios. Évidemment, je n’ai pas payé le sandwich.
Il est entré, a cherché le bourbon, a bu, a roté, a tabassé le chien, a brûlé un livre, a crié, a dormi, est parti, et on ne l’a plus jamais revu. Depuis, nous avons ouvert les fenêtres, et parfois, nous accueillons des visiteurs. Certains nous ont raconté qu’il est entré ailleurs, a bu, tabassé, brûlé, crié, dormi. Il l’a fait plus d’une fois, dans chaque ville d’ici à la côte. Puis, le pied lui a manqué. C’était une falaise, il est tombé, s’est fracassé le crâne. C’est du moins ce qu’on nous a raconté. Il écrivait des poèmes, mais on ne les a jamais retrouvés.
Jim froisse Jane. Jane fuit Jeanne. Jeanne félicite Jorge. Jorge filme Justin. Justin fouille Juliette. Juliette frappe Jérémie. Jérémie fustige Josh. Josh fusille Jim. Fin.
Car voilà que je n’étais plus seulement un étranger au milieu d’une nouvelle société, je devenais étranger à moi-même. Est-ce que je jouais? Était-ce un mensonge? Pas question de me laisser piéger dans cette spirale sibylline. Quelqu’un en qui on peut avoir confiance, ce qu’elle a dit, oui, je suis une personne en qui on peut avoir confiance, et c’est pourquoi… Qu’est-ce que ce charabia? Et avant, avant elle, étais-je une personne en qui on avait confiance? Est-ce que Sébastien avait confiance en moi après l’histoire du sapin? Ces mots d’une fille énigmatique, de cette Florence surgie du néant. Confiance? Au moment où j’allais lui tâter la main, l’inviter chez moi, elle me gardait à distance, moi qui me figurais que nous aplanissions les murs, que nous courions l’un vers l’autre, voilà que j’étais quelqu’un qui pouvait tranquillement déambuler sur la rue et se dire, moi, ce qui me caractérise, c’est que je suis quelqu’un en qui on peut avoir confiance. Je m’en balançais, sauf que partir était au-dessus de mes forces. J’aurais dû lui demander d’élaborer, mais pourquoi, pourquoi, j’aurais dû douter un peu, au moins m’étonner plutôt que d’avaler, comme si cela allait de soi, comme si je décodais, comme si cela était aussi évident que dire tu as deux bras, mais comment recevoir de ces phrases aussi obscures que si elles étaient prononcées dans une autre langue, qui signifiaient peut-être quelque chose comme tu es un panier convenable dans lequel je peux empiler à volonté ma salade, ou plutôt, quelque chose de mieux qu’un panier, un plat creux en acier inoxydable, parfaitement étanche, froid, un déversoir commode et libre. Non merci. Pourquoi suis-je resté?
LÉO: Là-bas, nous battons les enfants. Pédagogiquement, avec nos matraques.
GUS: Des matraques de flics?
LÉO: Non. Des matraques spirituelles.
GUS: Du vent?
LÉO: De vrais matraques.Toutes les matraques sont façonnées dans un tibia de bœuf. C’est un travail délicat, et long. J’ai séjourné trois jours à la campagne, chez l’éleveur, à humer le bœuf dont je cueillerais le tibia. On ne choisit pas le tibia à la légère, sur l’étal du boucher. Le caractère de la bête doit correspondre à son propre caractère, une profonde connexion entre le bœuf et soi-même est cruciale. La découverte du bœuf absolu peut survenir en dix minutes, mais aussi, après six mois, un an, deux ans de longs voyages dans les campagnes du pays. Une fois la bête choisie, je l’ai accompagnée jusqu’à la fin. Je la caressais de mes deux mains lorsqu’elle est morte. Je l’ai ensuite suivie chez l’équarrisseur, qui m’a remis le jarret droit, puisque je suis droitier. Je me suis confiné chez moi pendant trois jours, comme cela est prescrit, et j’ai fait mijoter le jarret, que j’ai mangé en entier. J’ai ensuite mangé la moelle, et j’ai mis le tibia à sécher, le temps qu’il fallait, je l’ai sculpté, principalement avec une meuleuse de précision et une ponceuse, jusqu’à ce qu’il soit parfaitement adapté à ma main. Voilà. J’avais enfin ma matraque.
GUS: Vous êtes fous! Je préfère philosopher sous les ponts.
TARA: Dans le puit sans fond, tombe un caillou.
RIOK: Toi?
TARA: Ma voisine.
RIOK: Ah? Ses messages joyeux, c’était donc ça!
Le drame, dans cette histoire, est total. Les pleureuses littéraires ont littéralement pleuré, il y avait des petits fours, des seaux de psychologie, et une fin dont on se souviendra jusqu’à l’apéro. Pourtant, c’était une histoire aussi vraie que la vérité, une de ces histoires où la victime, un moustique gelé, n’a pas même eu le temps de chanter son désespoir. Il meurt lamentablement sous les coups d’un horrible bourreau de sept ans. Dans l’histoire, il y avait aussi des champs de tournesol et des voitures anciennes. Ma voisine et moi, et quelques-uns de nos voisins aussi, sommes apparus à la fin du chapitre trois, au chapitre cinq, au milieu, et au tout début du chapitre neuf. Nous avons adoré faire partie de l’histoire, et nous sommes, tous, disposés à recommencer.
Nous y voilà! Yvon se place à droite, Gérald au centre, Hubert à gauche. Tous les trois regardent, fixent, observent, le panache d’orignal que le grand prêtre s’est fixé sur le crâne. Dans quelques minutes, ils inventeront une nouvelle religion. Ils n’ont pas encore décidé si Bernard, celui qui a décidé de se faire appeler “grand prêtre”, devrait être un dieu, un demi-dieu, ou un quart-dieu. Donc ils scrutent chaque centimètre carré et cube de Bernard. Avant la fin de la nuit, ils sauront. Et demain, ils lanceront les invitations, et d’ici une semaine, commencera le prêche.