J’aimerais vous résumer l’histoire de Florence, mais c’est un peu compliqué. Elle voulait que Laurent coupe un arbre, un sapin géant, pour lui prouver son amour, mais ça a foiré. L’arbre est bien tombé, mais il a tout détruit, et dix ans plus tard, elle l’a revu, elle l’a bourré de salade grecque et de chansons, mais il la regardait avec deux grands yeux ronds, légèrement imbéciles, alors elle est partie. Dix ans plus tard, le hasard les a encore collés l’une à l’autre, ils ont enquêté sur cette invraisemblance, des meurtres commis par des personnes infectées par un virus, et ça s’est terminé avec plusieurs enfants, c’est souvent comme ça que ça se passe, et elle a choisi de vivre seule, il a fini dans les bras d’une actrice, c’était prévisible, mais on le lui aurait dit, à Florence, et elle n’aurait rien voulu entendre. Il y a, comme ça, des histoires parfaitement absurdes.
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Avoir de belles dents
Il ne me faudrait pas cinq ans pour me décider, pas comme Eugène, je n’ai pas cette patience, non, pas de patience du tout, à cause.
Vous savez bien, les gens, tous les jours, ils meurent! Oui. Ils crèvent, ils n’attendent jamais cinq ans, pas même un an. Alors, patienter, même si vous m’offrez un bonheur bleu, une fortune rouge, et de belles dents. De belles dents.
Évidemment, j’en rêve depuis que j’ai cinq ans. De belles dents. Mais je n’ai jamais eu la patience d’attendre, et c’est pas à quatre-vingt-sept ans que je la trouverai, cette patience.
Car la patience, c’est un piège. Tu attends, tu te construis des châteaux, tu prévois tout ce que tu feras une fois que tu les auras, tes dents, ta fortune et ton bonheur. Sauf que tu t’éteins dans ton lit au bout de quatre ans onze mois vingt-cinq jours, et bye bye, tes rêves sont recyclés, transformés en grands trous vides qui ne serviront à personne.
Au moins, si on passait tes belles dents à tes descendants, ou à tes voisins, si t’as pas de descendants, ou à l’Armée du salut, si t’as plus de voisins, ou au premier venu.
Alors, mon cher, je n’attends rien, je n’espère rien. Je rêve, ça oui, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Je rêve, ou plutôt, ça rêve en moi. Oui. C’est plutôt ça. Quelque chose qui rêve en moi, et je les vois simplement passer, ces rêves, avec un flegme qui, ma foi, me plait bien.
Quand les dents sont passées, tout à l’heure, je n’ai pas sourcillé, pas remué, pas tenté de les retenir.
Une journée parfaite
J’ai passé la matinée à chasser des fourmis mauves. Je n’en ai pas trouvé, mais j’ai rencontré Manon, qui est vieille et malade, vieille et méconnaissable, vieille et sèche. Nous avons parlé du vieux temps, celui où nous vivions dans les ruelles, quand elle était blonde et sérieuse et trop intelligente, quand j’avais du mal à marcher droit. Manon m’a trouvé bien changé, mais c’est tout, elle ne m’en a pas dit plus.
Au lunch, je me suis payé ce qu’il est à la mode de manger, et comme j’avais encore faim, j’ai acheté de la sangria, je l’ai bue avec un inconnu, sur un banc face au fleuve.
Dans l’après-midi, je crois que j’ai dormi. Oui. J’ai dormi. Sur mon siège, au cinéma. On y jouait « Aimer Florence », mais j’ai manqué le début, je suis tombé en plein assassinat, et avant que la victime n’expire, je dormais déjà.
Ces jours-ci, le jour part si vite. J’observais les satellites quand Éric m’a demandé de lui apprendre à faire du vélo. Nous y avons passé la nuit.
Qu’est-ce que je ferai aujourd’hui? D’abord un café. Ensuite, les idées me viendront.
Taper sur le tam tam
JO: Salut Yan, les copains de la ruelle des mirages m’ont juré qu’on pouvait se moquer de toi, se payer ta tête et que tu t’en balançais, que t’étais un brin timbré. C’est vrai?
YAN: Oui. Moi je tape sur ce tam tam. Ça me suffit.
JO: T’es laid, t’as la tête écrasée d’un orignal malade. Ah ah ah!
YAN: …
JO: T’es gros, t’es un blobfish géant, tout gluant, tout mou. Ah ah ah!
YAN: …
JO: T’es le roi des crétins, on peut te traiter d’imbécile, tu ne réponds que par un silence idiot! Ah ah ah!
YAN: …
JO: T’es pas marrant.
YAN: Je sais. Je tape sur ce tam tam.
JO: Si au moins tu savais jouer!
YAN: Je sais.
Le bonheur, c’est d’aimer ce qu’on a
MARTI: Ça va pas. Non. Pas trop.
HEIDO: Ils disent tous ça. Tous. Pourtant. Ils veulent toujours plus. Plus. Tous ils veulent plus. Et toi?
MARTI: J’ai faim.
HEIDO: Tu voudrais du caviar? Du champagne? Tu voudrais t’empiffrer de thon au melon? De cochon aux champignons? Une faim, comment dit-on, une faim de lion?
MARTI: Oui.
HEIDO: Là est la source de ton supplice. Tu veux! Ils veulent tous! Tous. Ils veulent ceci, ils veulent cela, ils veulent plus! Comme toi. D’où leur malheur. Mais je suis généreux. Je vais t’aider. Moi, Heido le généreux, je vais te porter secours. Je t’ouvrirai les portes du bonheur! Je te les ouvrirai toutes grandes. Oui. Tu ne peux pas t’imaginer comme c’est simple. Tellement simple. Il suffit d’une toute petite chose, une toute petite idée, une infime décision. Ne rien vouloir. Accepter pour une fois de ne rien vouloir. Tu veux essayer? Tu veux bien ne rien vouloir? Dis, tu le veux?
MARTI: Non.
HEIDO: Tu es buté. Prévisible. Ils le sont tous. Tous butés, ce n’est pas imaginable. Non. Mais quand ils réalisent, oh quand ils réalisent, lorsqu’ils réalisent, ils s’étonnent de leur entêtement. Ne t’en fais pas, Marti, ton entêtement passera. Peut-être. C’est une chose qui peut passer. Oui. Passer. Alors tu vois, tes yeux voient enfin, tu comprends tout. Que le bonheur, vraiment, c’est d’aimer ce qu’on a. Simple, non? Aimer ce qu’on a. Que ça. Recette simple. Tu ne crois pas?
MARTI: …
HEIDO: Tu ne réponds pas? Qu’as-tu? Viens, marche avec moi. Soyons heureux! Mais bouge-toi! Pourquoi restes-tu là, étendu, à faire le mort? Tu parles d’une idée! Faire le mort! Ils le font tous. Ils finissent tous par faire le mort. Pas original, ne va pas croire, je l’ai vu avant, ce tour-là. Faire le mort!
Le vent et le silence
Il vente, mais alors, du vent comme on en voit rarement par ici, comme on n’en voit jamais. Il vente tant que les immeubles tremblotent, les perruques s’envolent, et quelques citoyens décollent. C’est bien de leur faute. N’avaient qu’à ne pas porter ces vêtements amples, où le vent se faufile, malicieux, pour les gonfler, les transformer en montgolfières. Qu’ils décollent, et bonne chance pour l’atterrissage. Le vent arrache tout. Des parapluies, des toitures, des briques, des bicyclettes de course en carbone avec dérailleurs électroniques.
FRED: Moi, j’aimerais qu’on reconnaisse la vérité, qu’on reconnaisse que je possède toutes les qualifications pour ce poste, oui je les possède.
Les briques valsent autour de Fred, qui retient son ami par la manche de son manteau. Mais l’ami lève un regard horrifié sur objets divers qui défient les lois de la gravité. Quand l’édifice du bout de la rue, celui avec une marquise, s’effondre, l’ami pousse Fred pour se dégager, mais Fred a la poigne solide, l’idée fixe, et le geste preste. Fred l’agrippe fermement par les deux poignets, qu’il serre plus sûrement que des menottes policières.
FRED: S’ils ne me nomment pas à ce poste, c’est que le directeur est obtus. Un olibrius obtus.
Une brique, comment s’en étonner, entre en contact avec la tempe de l’ami, dans un angle de quarante-sept degrés, à une vitesse de quatre-vingt-dix-sept kilomètres à l’heure. L’ami, dont les poignets sont toujours retenus par Fred, s’évanouit, et meurt deux secondes plus tard. Du sang coule de la plaie, beaucoup de sang, que le vent disperse sur les murs et le visage de Fred.
FRED: Je vois. On ne veut pas m’entendre! Ainsi soit-il! Je saurai bien leur montrer qui je suis, et surtout, quelle est ma véritable valeur. Ma valeur!
Devant ce qui reste de son ami, un reste sourd à tout discours, Fred lâche les poignets et s’essuie le visage. Mais en se tournant vers la rue, en cherchant du regard d’autres amis, quelques passants, un chien égaré, il ne remarque pas la génuflexion de l’immeuble derrière lui, qui gronde, soupire et s’allonge de toute sa façade sur lui, qui s’aplatit sur le pavé, mince, rouge et silencieux.
Hiver et café
MIA: Monsieur le Grangrand, il gèle dehors. Il gèle dur.
GRANGRAND: Ce café est froid. Les incapables. Ordonnez-leur de m’apporter un café chaud. C’est pas sorcier. Les incapables!
MIA: C’est fait, monsieur, ils y travaillent. Mais en bas, dans la rue, il y a de la neige. Les gens gèlent, et ça les transforme.
GRANGRAND: Surtout, pas de sucre dans mon café.
MIA: Quand ils gèlent, parfois, les gens, ils meurent, monsieur Grangrand. Encore ce matin, ils ont trouvé neuf cadavres.
GRANGRAND: Surtout, veillez à ce que les tasses soient propres. La semaine dernière, il y avait des taches sur ma tasse! Les incapables!
MIA: Aussi, quand ils gèlent et qu’ils crèvent, les gens se fâchent. Ils sont tous là, en bas, à réclamer.
GRANGRAND: S’ils ne parviennent pas à servir proprement du bon café, nous changerons de fournisseur. Notez-le. Et pourquoi pas, commencez dès aujourd’hui à chercher un nouveau fournisseur. Au prochain pépin, nous abandonnerons ces incapables!
MIA: Ils lancent des briques. Je crains qu’ils ne parviennent à entrer dans l’édifice, monsieur Grangrand. Notre service de sécurité a beau matraquer, a beau tirer, il en vient toujours plus. Ne devrions-nous pas aviser?
GRANGRAND: Et ce café? Vais-je attendre toute la journée? Vous savez que je ne peux pas boire mon café après 11:03! Ma limite. Si j’en bois après, je ne dors pas de la nuit. Quand même! Les incapables!
MIA: Ils grimpent dans tous les escaliers. Les portes de sécurité ne résistent pas. Ils arrivent.
GRANGRAND: Voilà, il est 10:59. Il sera bientôt trop tard pour le café. Ma patience s’impatiente. Congédiez ce fournisseur. Demain, une nouvelle ère s’ouvre pour nous. Les incapables!
MIA: Ils sont là, monsieur Grangrand. Ils vous retirent vos vêtements, monsieur Grangrand. Ils ont froid, vous savez. Très froid. Ils ouvrent votre coffre-fort, monsieur Grangrand. Voici votre café, monsieur Grangrand. Il n’est que 11:01. Mais qu’avez-vous, monsieur Grangrand?
GRANGRAND: Ce café est infect!
Expédition citadine
J’étais descendu au centre-ville, j’espérais y voir mes amis, ou à défaut d’amis, des connaissances, de vagues personnages que j’aurais rencontrés la semaine dernière ou jadis, bref, n’importe qui. Mais il n’y avait pas un seul visage connu, et parmi tous ceux qui se pressaient devant moi, j’avais beau tenter de m’inventer des réminiscences, mais impossible d’y parvenir. Évidemment, mon allure et mes regards ont vite été suspects, m’a bien fallu fuir, sauver ma peau, j’ai voulu retourner dans ma petite cellule à l’orée de la forêt d’épinettes. Sauf que j’étais coincé, pris dans un cercle de corps, de bras, de fronts effrayés, brutaux. Seule issue, une bouche d’égout! Ne fais pas de manière mon vieux, c’est ta voie, ton salut passe par là. Je m’y suis glissé, y ai disparu. Personne n’a osé me suivre, à cause de l’odeur, et sans doute parce qu’on était persuadé que je n’en sortirais jamais. Comment peuvent-ils espérer cela? J’en sortirai! J’en sortirai. Même si pour l’instant, je m’y perds, dans ce labyrinthe souterrain. J’en sortirai, et ce jour-là, je resterai bien tranquille chez moi, je ne retournerai plus jamais en ville.
Le marathon
L’animal, est-ce un babouin ou un macaque, brandit le pistolet de départ. Bang! Tous les coureurs bondissent, filent sur le boulevard, se bousculent, se piétinent, se dépassent. Une belle course!
Qui est cet original qui tricote une écharpe? À moins que ce ne soient des chaussettes. De belles chaussettes chaudes pour l’hiver. Qui est-il?
VOIX: C’est Roger. Ro Ro Ro Roger! Roger!
Roger? Roger, pourquoi tricoter? Tous les autres coureurs ont détalé, se sont envolés!
ROGER: Sans chaussettes, un homme ne vaut pas une serviette.
Cela est sans doute profond, Roger, mais hors de propos. La course! Tu vas rater ta course!
ROGER: Merde! Comment ai-je pu? Où avais-je la tête? Par où sont-ils partis?
Par là, tout droit, et ensuite à gauche, et ensuite à droite, et à droite encore, et tout droit, puis à gauche, et ensuite ce sera la troisième à droite, et à gauche.
ROGER: Merci.
Le voilà qui part. Qui part au trot! Roger, faudrait courir, faudrait filer, foncer comme un boulet!
ROGER: Ah?
Sinon, tu seras disqualifié, rejeté, oublié, remisé, abandonné. Malgré tes chaussettes tricotées. Le voilà qui accélère. Mais les rejoindra-t-il? Roger, pas à droite, à gauche! Il est perdu. Il s’est perdu. Nous ne le reverrons jamais.
VOIX: Nous garderons ses chaussettes tricotées.
Bonne idée.
VOIX: Paraît qu’ils sont des milliers, là-bas, perdus.
Bon, maintenant, préparons la prochaine course. Est-ce un babouin ou un macaque qui tient le pistolet?
La chance inouïe de ce cher Léopold
Léopold est mort. Vous vous souvenez de Léopold? Nous en parlions il y a deux jours. Léopold qui n’était pas cool.
Voilà qu’on l’a trouvé suffisamment intéressant pour l’assassiner. Une considération dont il n’aurait jamais osé rêver. Comme maman dit, il faut toujours garder espoir. Tout vient à qui sait attendre.
Ce fut un bel assassinat.
On l’a ligoté sur une bergère Louis XVI. Un chirurgien a délicatement ouvert le thorax, de façon à exposer le cœur aux regards de tous les participants, de toutes les participantes. Et chacun, chacune, a pu alors tenter sa chance avec une fléchette. Joli jeu, mais jeu d’amateurs! Le premier à atteindre le cœur a été un fonctionnaire d’une trentaine d’années qui en faisait au moins cinquante. Mais Léopold a tenu le coup. Oh, pas longtemps. Un coup au cœur, ça ne pardonne pas. Mais les participants et les participantes ont pu lancer sept autres fléchettes avant que le décès ne soit constaté.
Il reste, de cet assassinat, des photographies. De belles photographies couleur.
