Avoir de belles dents

Il ne me faudrait pas cinq ans pour me décider, pas comme Eugène, je n’ai pas cette patience, non, pas de patience du tout, à cause.

Vous savez bien, les gens, tous les jours, ils meurent! Oui. Ils crèvent, ils n’attendent jamais cinq ans, pas même un an. Alors, patienter, même si vous m’offrez un bonheur bleu, une fortune rouge, et de belles dents. De belles dents.

Évidemment, j’en rêve depuis que j’ai cinq ans. De belles dents. Mais je n’ai jamais eu la patience d’attendre, et c’est pas à quatre-vingt-sept ans que je la trouverai, cette patience.

Car la patience, c’est un piège. Tu attends, tu te construis des châteaux, tu prévois tout ce que tu feras une fois que tu les auras, tes dents, ta fortune et ton bonheur. Sauf que tu t’éteins dans ton lit au bout de quatre ans onze mois vingt-cinq jours, et bye bye, tes rêves sont recyclés, transformés en grands trous vides qui ne serviront à personne.

Au moins, si on passait tes belles dents à tes descendants, ou à tes voisins, si t’as pas de descendants, ou à l’Armée du salut, si t’as plus de voisins, ou au premier venu.

Alors, mon cher, je n’attends rien, je n’espère rien. Je rêve, ça oui, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Je rêve, ou plutôt, ça rêve en moi. Oui. C’est plutôt ça. Quelque chose qui rêve en moi, et je les vois simplement passer, ces rêves, avec un flegme qui, ma foi, me plait bien.

Quand les dents sont passées, tout à l’heure, je n’ai pas sourcillé, pas remué, pas tenté de les retenir.

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