Le vent et le silence

Il vente, mais alors, du vent comme on en voit rarement par ici, comme on n’en voit jamais. Il vente tant que les immeubles tremblotent, les perruques s’envolent, et quelques citoyens décollent. C’est bien de leur faute. N’avaient qu’à ne pas porter ces vêtements amples, où le vent se faufile, malicieux, pour les gonfler, les transformer en montgolfières. Qu’ils décollent, et bonne chance pour l’atterrissage. Le vent arrache tout. Des parapluies, des toitures, des briques, des bicyclettes de course en carbone avec dérailleurs électroniques.

FRED: Moi, j’aimerais qu’on reconnaisse la vérité, qu’on reconnaisse que je possède toutes les qualifications pour ce poste, oui je les possède.

Les briques valsent autour de Fred, qui retient son ami par la manche de son manteau. Mais l’ami lève un regard horrifié sur objets divers qui défient les lois de la gravité. Quand l’édifice du bout de la rue, celui avec une marquise, s’effondre, l’ami pousse Fred pour se dégager, mais Fred a la poigne solide, l’idée fixe, et le geste preste. Fred l’agrippe fermement par les deux poignets, qu’il serre plus sûrement que des menottes policières.

FRED: S’ils ne me nomment pas à ce poste, c’est que le directeur est obtus. Un olibrius obtus.

Une brique, comment s’en étonner, entre en contact avec la tempe de l’ami, dans un angle de quarante-sept degrés, à une vitesse de quatre-vingt-dix-sept kilomètres à l’heure. L’ami, dont les poignets sont toujours retenus par Fred, s’évanouit, et meurt deux secondes plus tard. Du sang coule de la plaie, beaucoup de sang, que le vent disperse sur les murs et le visage de Fred.

FRED: Je vois. On ne veut pas m’entendre! Ainsi soit-il! Je saurai bien leur montrer qui je suis, et surtout, quelle est ma véritable valeur. Ma valeur!

Devant ce qui reste de son ami, un reste sourd à tout discours, Fred lâche les poignets et s’essuie le visage. Mais en se tournant vers la rue, en cherchant du regard d’autres amis, quelques passants, un chien égaré, il ne remarque pas la génuflexion de l’immeuble derrière lui, qui gronde, soupire et s’allonge de toute sa façade sur lui, qui s’aplatit sur le pavé, mince, rouge et silencieux.

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