Quand les mots ne seront plus nécessaires (jamais)

FLAVIE: Parlez-moi d’amour, redites-moi des mots si doux, vous savez Gaston, de ces mots qui, lorsqu’ils coulent dans le gorgoton des fachos, les étouffent et leur font pousser des brocolis dans les oreilles, brocolis tellement verts qu’ils ont l’air fluorescents, particulièrement la nuit sur les grands boulevards, de ces brocolis dont les racines triturent cervelles, foie et coeur, et les transforment en matières végétales, transsubstantiation, rêves chlorophylliens, peau chlorotique, jusqu’à ce que les mots ne soient plus nécessaires.

VINCENT: Gaston est parti. Il avait rendez-vous. Dentiste. Deux caries. Je peux vous aider?

FLAVIE: Parlez-moi d’amour!

VINCENT: Merde. Pas le temps. Vous portez des jarretelles?

FLAVIE: Et vous, vous portez une guêpière?

VINCENT: Jarnicoton!

FLAVIE: Gaston n’est pas chez le dentiste, vous l’avez tué, là sous mes yeux.

VINCENT: Allez manger vos brocolis. Gaston n’avait pas sa place ici.

FLAVIE: Taisez-vous! Je disparais, je m’envole, je m’enfuis. Mais dites-moi, pourquoi rester à plat ventre dans l’herbe? Pour regarder sous les jupes des dames?

VINCENT: Elles n’en portent plus. Je compte les brins d’herbe.

FLAVIE: Parlez-moi d’amour, redites-moi…

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Le monde abonde de questions sans réponse

LYDIA: J’adodors cette série popolicière! Le détective, il n’arrête jajamais sans avoir trouvé la vévérité!

DYLIA: De la scie science fifiction?

LYDIA: Tout tout à fait! C’est un fait fait.

DYLIA: Imamagine s’ils étaient tous comme ça ça ça!

LYDIA: La clicliclique des flifliflic?

DYLIA: C’est mama mama marrant! Papa papa pas vrai?

LYDIA: Nous ne poupou poupou pourrions plus vendre notre caca caca cacaouine! Ini ini ini ini inimaginable!

DYLIA: Et l’extoto toto toto toto torsion!

LYDIA: Du coucou?

DYLIA: Le temps tentant?

LYDIA: Pour ton cul cul.

DYLIA: Sous mon tutu?

LYDIA: Dis, Dylia?

DYLIA: Oui?

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La mésange

Rita et moi étions las, alors nous avons loué une chambre d’hôtel, nous nous y sommes enfermés, et comme ils ont de super téléviseurs maintenant, nous avons pu regarder les gens se taper dessus, en buvant de la bière en canettes. Quand nous sortirons, Rita compte se transformer en mésange. Moi, j’hésite, mais je sais qu’il me faudra prendre une décision.

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Le code moral

E2: Il n’y a pas de honte à ne pas avoir honte, même si dans le manuel on prescrit la honte dans les situations A, B et E. 

E1: Tu peux bien parler! Qui fera face aux sanctions municipales? C’est bien moi! Toi, tu files doux. Grand parleur!

E2: Illusion! Je n’ai honte que dans les situations C, D et F, jamais A, B et E! Jamais! Serais-tu dépourvu de la perspicacité que je te prêtais, que je te prête encore malgré la légèreté de ton propos?

E1: Vu sous cet angle. Les agents de la morale m’ont dressé un tableau si élogieux de toi. Respectueux du manuel. Conservateur de la constance. Préservateur des prescriptions. Un saint ceint de servitude.

E2: Illusion, te dis-je! Offre-leur des images, et agis à ta guise. Voilà ma doctrine. J’ai brûlé mon manuel depuis des lustres. Je me faufile entre eux, incognito.

E1: Révolutionnaire!

E2: Plutôt vélocipédiste.

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La fenêtre

Ils nous ont enfermés ici il y a plusieurs années, oh tant d’années, je ne les compte plus, personne ne les compte, et je crois que jamais personne ne les a vraiment comptées. On s’y fait. Je sais qu’il y a des gens qui vivent au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, et ils s’y font. On s’adapte à tout. Nourris, blanchis, et nous avons même la télé et un vélo stationnaire. Le seul problème, mais oh un problème mineur, plus mineur même qu’un problème vraiment mineur, nous ne songerions pas à formuler une plainte formelle à ce sujet, c’est les fenêtres. Avec le temps, le vent et la pluie y ont collé de la poussière, de la suie, et il nous est maintenant impossible de voir à l’extérieur. Nous entendons toutefois. Des chansons, des cris, des hurlements, des plaintes, des mots doux, à longueur de journée et de nuit. Mais de quoi s’agit-il exactement? Nous l’ignorons. De notre côté du monde, les fenêtres se sont transformées en miroir. La saleté forme un tain qui nous renvoie nos visages. Plusieurs d’entre nous, qui prêtons encore l’oreille aux bruits extérieurs, s’en sont lassés. Mais d’autres gaspillent leurs heures à se regarder sous toutes les coutures. Les narines, les yeux, les poils du menton, le nombril. J’aurais envie de briser les fenêtres, en briser au moins une, mais paraît-il que cela est sévèrement puni par ceux de l’extérieur, et ceux de l’intérieur ne nous pardonneraient jamais la perte d’un seul de leurs miroirs.

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La voisine et le silence

AUTEUR: Ma voisine dit que mes textes n’ont ni queue ni nez.

NARRATEUR: Tête.

AUTEUR: Hein?

NARRATEUR: On dit, ni pied ni tête.

AUTEUR: Et la queue?

NARRATEUR: Il y a des dictionnaires. Sachez-le, utilisez-les. 

AUTEUR: Et ma voisine?

NARRATEUR: La folle qui vit dans la maison à droite, ou la cinglée qui vit en face?

AUTEUR: Elle n’est pas folle. Soyez poli. Je pourrais vous congédier pour diffamation, insubordination, vous me devez une soumission totale, j’exige de vous une absence absolue d’initiative, de perspective, de directive. De locomotive.

NARRATEUR: Elle a raison.

AUTEUR: Qui a raison?

NARRATEUR: Votre voisine. C’est tant mieux. Autrement, nos textes, car c’est pas seulement les vôtres, auraient la même queue et le même nez que tous les textes. Ce serait du silence.

AUTEUR: Du silence. Mais on dit que le silence rapporte.

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Rien de plus qu’une paire de chaussettes

Je ne me souviens que de ses chaussettes diaboliques, celles qu’il portait même les soirs doux quand, pour quelques heures, la bourrasque se calmait sur la lande. Ni ses yeux, ni ses cheveux, ni même sa voix ne se sont imprimés dans mon esprit. Pourtant, je vous l’avoue, c’est le père de mes trois enfants. Si j’avais su, j’aurais relevé la tête, j’aurais planté mon regard dans le sien, ou tout près. Ainsi va la vie, car sous les ponts coulent les cadavres, et passe le temps, et passent les autobus. Mais je vous en prie, brûlez les chaussettes avec le reste, je vous abandonne tout, je vous fais cadeau de ses cendres, j’ai une classe de yoga, je file, adieu.

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Le temps est long lorsqu’on aime

Dans la solitude de la ville nordique, le silence effrayant s’étirait depuis des jours quand le premier coup de tonnerre ébranla le sol. En moins de deux minutes, des nuages d’encre se tordaient au-dessus de nos têtes, et dans le sifflement du vent les rares passants se précipitaient à l’abri, dans un café, une boutique d’huiles essentielles, une mercerie spécialisée dans les tenues sombres, lugubres. C’est à ce moment que les lèvres de corail surgirent du néant. Elle m’a demandé du feu, je lui ai souligné que plus personne ne fumait, elle a avoué qu’elle ne fumait pas, que c’était un prétexte pour se rapprocher de mes lèvres de corail. Pendant que la bourrasque fracassait les vitres des fenêtres au-dessus de nos têtes, nous avons échangé nos courriels, nos empreintes digitales, un baiser, et nous nous sommes donné rendez-vous pour une soirée au cinéma, non sans avoir auparavant immortalisé notre rencontre par deux selfies, un sur son téléphone, un sur le mien. Dix minutes plus tard, que le temps est long lorsqu’on aime, nous nous sommes retrouvés devant ce cinéma où l’on joue “Le bal” depuis 1983.

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Une brève rencontre

THÉO: Salut Josh, comment vas-tu?

Un détail, un infime détail, le collet de la chemise de Josh légèrement relevé du côté droit, lui rappelle qu’il doit passer au pressing pour ramasser sa douzaine de chemises, y laisser la douzaine à nettoyer, et comme le pressing ferme dans trente-deux minutes, ne pas tarder, le cœur palpite, surtout que l’autre côté de la rue Rachel les interpelle, tiens c’est Rachel, sa voix résonne sur les surfaces planes des immeubles, étrange écho, impossible de se dissimuler, de la semer en piquant un sprint, d’autant plus qu’elle le fascine, littéralement, mais pourquoi maintenant, il tangue, au diable les chemises, il trouvera bien le moyen, s’extirper de ces petites obligations mesquines, à moins que ce soit à Josh qu’elle, le regard s’embue, jalousie oppressante, pas envie de se mesurer avec lui, mais pourquoi se vexer, sourire, n’écorcher personne.

JOSH: Super! Et toi?

Rachel salue de la main, poursuit son chemin, Théo s’assombrit, il ira les chercher les chemises, repartir tout de suite, s’excuser, politesses, filer comme il l’avait prévu, mais qu’avait-il prévu ensuite, si au moins il ne fermait pas dans quelques minutes, ce pressing, aurait-il fallu traverser la rue pour la rejoindre, ou l’inviter à se joindre à eux, inventer un verre à prendre, un café, non surtout pas un café, il y en a eu trop, beaucoup trop avec Flore, tout avait commencé par un café, Rachel n’est pas Flore, où va Rachel, et Josh, que fait-il ici, c’est quand même loin de chez lui, loin de son boulot, pas le temps de demander, d’enquêter, promettre de l’appeler sachant que ça ne se produira pas, l’oubliera, ne voit pas pourquoi il, bon, maintenant, faut bien y aller.

THÉO: Je dois y aller, j’ai rendez-vous dans vingt minutes.

Pourquoi inventer un rendez-vous, qui ment pour une histoire de chemises, arborer un sourire franc, rendez-vous avec qui s’interrogera-t-il, homme aux mille relations, fort couru, alors qu’il n’y a personne, à peu près personne, Josh n’en est pas dupe, quelle fanfaronnade, il s’égosillera, je me ridiculise, c’est sans doute ça, cette difficulté à rester franc avec lui qui m’éloigne, j’aspire à autre chose, ne pas se farcir de ces pensées lancinantes.

JOSH: Toujours aussi occupé! À bientôt!

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La fin de Donatien Tremblay et du monde

Ainsi, il l’a fait. John Roberts a poussé le thermostat à fond. Il a fait chaud à en crever. Ils sont tous morts, d’un pôle à l’autre. Tous sauf Donatien Tremblay. Prédispositions physiologiques. Et biologiques. Manque de préparation psychologique, et philosophique. Que faire? Après un deuil, bref et silencieux, Donatien a frissonné. L’espèce humaine, dorénavant, c’était lui. Courageux, Donatien a refusé de plier sous le poids de sa nouvelle responsabilité. La reproduction était problématique. Donatien a eu une idée de génie. Journaliste aux faits divers d’un hebdo régional, il ne connaissait à peu près rien de la physique, de la chimie, de la génétique, de la neurologie. En un mot, il ignorait tout de la science. Et de tout. Donatien a retroussé ses manches, et pour une fois dans sa vie, a pris la résolution d’agir. Il trouverait le laboratoire en génétique le plus avancé au monde, et il se clonerait. Cela lui a pris douze ans, trois mois, cinq jours. C’était plus simple qu’il ne l’avait espéré. Il suffisait de monter un mince escalier d’aluminium, et de se placer au centre d’une sphère, d’où il pourrait déclencher le processus de clonage grâce à une télécommande. Au sommet de l’escalier, il s’est tordu la cheville. En tentant de s’agripper à la rampe, il a perdu l’équilibre, et son corps a basculé par en arrière. C’est la tête qui a pris le coup. Éclatée sur le plancher de béton, son utilité s’en trouvait anéantie. Il restait là fort peu de choses de l’humanité, mais il n’y avait plus personne pour s’en inquiéter.

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