Un après-midi dans le hangar

On me rentre de longs clous dans les bras, dans les jambes. Je ne ressens pas la douleur. J’ai même envie de rire, et je plaisante. Mais chaque fois, chaque fois que j’ouvre la bouche, une main derrière moi me frappe.

J’entends de l’eau couler. Je suis dans une sorte de hangar désaffecté, couché sur une plaque de fer, tenu par des anneaux aux chevilles, aux poignets, au cou.

Celui qui plante les clous n’a pas de nez, pas de lèvres. Des yeux à peine visibles. Il ne parle pas, il reste parfaitement impassible. J’ai d’abord cru que c’était un androïde, mais non. C’est un humain, visiblement. Le sang court dans ses veines, l’air entre dans ses poumons.

M’ont-ils anesthésié? Pourquoi je ne ressens rien?

Parfois, des êtres défilent devant moi. Animaux, humains, je l’ignore. Ils défilent et semblent danser, semblent s’accoupler. Comment savoir?

J’ai de plus en plus l’impression que je m’amenuise, que l’on se nourrit d’un nectar extrait de mon corps. Je n’en ai aucune preuve. Je me sens si bien. Comment pourrais-je mourir, dans une telle béatitude?

Toutes les tristesses de mon enfance ont fondu, tous les abandons se sont évanouis. Si je le pouvais, je sourirais. Je tendrais les mains à la terre entière.

Dos sur la plaque de fer, je ne parviens pas à m’insurger, même si j’ai le sentiment que je le devrais.

La joie

Une chance qu’il y a du gravier. Ça empêche l’herbe de pousser. Et les arbres. Et tout ce qui finit toujours, inévitablement, par s’installer dans les arbres. Et autour des arbres. Et sous les arbres.

Une chance qu’il y a des rues et des cheminées tout autour. Ça empêche la forêt de gagner du terrain.

Une chance que j’ai une jolie chaise jaune. Aluminium, nylon.

Tout va bien. Je lis, je bois ce liquide dans une jolie bouteille. Tout va.

Une chance qu’il y a la fumée des cheminées. Ça protège des insolations. Des UVB.

Justice et choux roses

Grand-papa a enfin décidé de prendre sa retraite, et de vendre sa boutique. Depuis le temps que nous tentions de le convaincre! Depuis le temps que papa l’en suppliait!

Bien sûr, grand-papa aurait aimé que son fils reprenne ses affaires, mais papa, ça ne l’intéresse pas. Papa préfère l’agriculture, depuis qu’il a fait fortune avec ses choux roses.

Sauf que toute la famille, nous sommes une famille unie, veut bien aider grand-papa à vendre sa boutique, ”Bilodeau – Justice à vendre ». Ça ne devrait pas être difficile, les affaires vont bien, les gens paient. Beaucoup.

Ce n’est pas que je veux vous convaincre, vous, mais. Mais pourquoi pas!

Évidemment, le prix de vente est élevé, mais ce sera un investissement rentable. Dans cinq ans, celui qui achètera aura sa fortune assurée. Plus rapidement, s’il fait preuve de génie.

Quand on y pense, un verdict d’innocence pour une accusation de meurtre peut rapporter jusqu’à deux millions. Je suis persuadé qu’on pourrait demander davantage.

Un verdict de culpabilité contre un innocent peut monter, accrochez-vous, jusqu’à cinq millions! Service complet. Vous avez besoin d’un coupable, qui ne soit pas vous, ou votre frère, ou votre fils, ou votre voisin, ou votre chien? Entrez dans la boutique, exposez votre affaire, et « Bilodeau – Justice à vendre » se charge de tout. Si vous avez un candidat au rôle de coupable, tant mieux, sinon, la boutique peut s’en charger. Avec des surplus.

Vous voyez? Les frais peuvent s’accumuler assez rapidement.

La justice, ça rapporte autant que les choux roses, et c’est plus facile. Mais faut aimer.

Le printemps au Labrador

Elle m’aimait le matin, mais seulement le matin. C’était une magicienne du matin, on la voyait voltiger dans le jardin, elle émerveillait toute la rue, les mésanges se posaient pour elle.

Elle m’aimait le matin, mais m’assassinait l’après-midi. Fâcheuse habitude, qui m’a fait perdre un temps fou. Et tant de vie! Tant et tant, c’est à en perdre son latin et sa lucidité.

Elle m’aimait le matin, mais tout cela a cessé, il a bien fallu. Elle s’épuisait tous les après-midi, elle a failli en mourir. À force d’assassiner, on y laisse un peu de soi, on s’étiole.

Un de mes amis l’a vue le mois dernier. Elle dansait sur une plage du Labrador. Jusqu’à geler. J’imagine qu’elle y sera encore au printemps, un pied au sol, une jambe parallèle à la mer, les cheveux dressés dans la bourrasque.

Depuis que j’ai cessé de mourir tous les jours, j’ai repris des forces. J’irai peut-être à sa rencontre au printemps.

Quand ça cloche, ça cloche

Quand nous nous sommes levés, il y avait un vacarme de cloches. Toute la ville sonnait. Pourtant, je suis né ici, j’ai vécu toute ma vie ici, et jamais je n’avais entendu la moindre cloche. Les seules dont je me souvienne sont celles qui sonnaient dans de vieux films.

Vite vite vite, une veste sur le dos, nous nous précipitons dans la rue. Déjà, la foule est dense, inquiète, perplexe. Des cloches?

Au-dessus de nos têtes, des nuées d’hirondelles fuyaient vers l’est. Entre nos jambes, des hordes de rats fuyaient vers l’ouest.

Parmi nous, je veux dire les humains, les plus craintifs quittaient déjà la ville dans leurs voitures bourrées de leurs plus précieux bidules. Nous hésitions. Comment laisser cette charmante maison, pourquoi tout abandonner pour de mystérieuses cloches?

L’un de nous, qui conservait quelques onces de lucidité, a suggéré de trouver la source de ces cloches. Où sont les cloches, la grande question. Grande, puisque nous n’avons plus d’églises depuis des lustres, plus de clochers, pas même pour la décoration, ou pour l’histoire.

Alors nous voilà, un petit groupe, affairés à chercher la source. Nous avons ratissé toute la ville, et ce n’était pas facile, avec cette foule partout, toutes ces voitures. Nous avons cherché, recherché, fouiné jusque chez le maire, jusque dans la Cour des Miracles.

Rien. Pas de cloche.

Alors.

Nos têtes se sont affolées d’un même mouvement. Sans grâce. Le son des cloches nous parvenait de partout à la fois. D’en haut, d’en bas, des quatre points cardinaux. Ça clochait de partout, et nous comprenions que nous ne trouverions jamais la source, mais surtout, que nous ne pourrions jamais fuir.

Nous sommes rentrés chez nous, nous avons abandonné la foule à elle-même, et nous nous sommes mis des bouchons dans les oreilles.

Depuis, nous avons appris le langage des signes. À l’extérieur, le temps a passé, et les gens ont craqué. Ils s’entretuent, ils se tuent, ils se contretuent, et autres.

Pas un mot de plus

DON: Je me tairai.

ALINE: Pourquoi? Y a pas de raison.

DON: …

ALINE: Pourquoi ne pas manger des épinards, plutôt?

DON: …

ALINE: Tu pourrais nager dans la boue, chanter sur la place du marché.

DON: …

ALINE: Pourquoi pas sauter en parachute, danser en équilibre sur un fil au-dessus d’un torrent, serrer la main du premier ministre, descendre dans une grotte à cinq cents mètres sous terre, entrer dans une maison en flammes pour sauver un chat, lire un livre de Houellebecq.

DON: …

ALINE: Se taire! Vaudrait mieux boire de la baboche, fumer du cannabis sibérien, sniffer de la colle chinoise, s’injecter un condensé de virus aux noms étranges.

DON: …

ALINE: Le silence! Ton silence va finir par t’étouffer. Adieu!

Le maire et les cancrelats

HOK: J’ai trouvé la source de tous nos problèmes.

JIF: Ton voisin? Le maire? Le chef de la Compagnie? Le président de la Banque?

HOK: J’avais une infestation dans la maison. J’ai fais appel aux exterminateurs. Ça s’est calmé, c’est revenu.

JIF: Les cancrelats?

HOK: Maîtres! Ils sont maîtres!

JIF: Paraît qu’ils sont indélogeables. Brûle ta maison.

HOK: Je suis remonté à la source. Tiens-toi bien! J’ai découvert qu’ils envahissent la maison à partir d’un passage souterrain. Oh, un passage étroit.

JIF: Étrange. Habituellement, ils se contentent d’une cachette entre les madriers, sous les fondations.

HOK: Alors. Tu devines! J’ai suivi le chemin. En élargissant le passage, je me suis rendu compte qu’il menait à un tunnel. Un tunnel pas mal large, ma foi. Alors je m’y suis glissé. Oh horreur.

JIF: Des millions de cancrelats!

HOK: Certes. Oui oui. Je rampais sur un lit mouvant de cancrelats. J’en avais dans les cheveux, sous mes vêtements, jusque dans mon slip. Je devais péter pour qu’ils ne pénètrent pas plus loin.

JIF: Oh horreur! Comme tu le dis.

HOK: L’horreur, elle n’est pas là. Au bout du tunnel, j’ai découvert un réseau de galeries. Galeries éclairées par des pierres fluorescentes. Il y avait là une de ces chaleurs!

JIF: Sous terre? C’est inusité.

HOK: Une chaleur de couveuse!

JIF: Des œufs? Des poules?

HOK: Des œufs immenses, gros comme de gros ballons de plage. Œuf jaunâtres.

JIF: Dinosaures?

HOK: Pire! J’ai attendu, oh attendu, qu’un de ces œufs éclose. Je l’ai vu! Vu de mon œil vu! Un humain!

JIF: Tu rigoles? Les humains, ils ne naissent pas dans les œufs! Ils ne naissent pas dans le fond des caves! Avec les cancrelats! Ils naissent comme toi et moi!

HOK: En tout cas, le maire est quand même venu le ramasser. J’imagine qu’il y a un autre passage secret, plus accessible que celui où je me suis glissé.

JIF: Avec les cancrelats!

HOK: Dans l’humidité souterraine, loin du regard du citadin.

Investir stratégiquement

Deux hommes, dont les habits sont couverts de boue séchée. Assis sur un banc de pierre, jambes allongées, ils regardent défiler les voitures. Le plus petit fait tinter les pièces de monnaie dans ses poches.

HUM: J’ai soif.

ONN: La soif, c’est la vie. Nous vivons.

HUM: Quoique.

ONN: Oui. Quoique. Il faudrait tout de même se décider. Je dois me lever, prendre les moyens d’accumuler une fortune. Une fortune comme la tienne.

HUM: Ma fortune me tire vers la terre. Je suis un intellectuel, tu sais? Tu le savais? Non? Eh bien, oui.

ONN: Tu as aussi une hanche disloquée.

HUM: Ça aussi. J’ai encore soif. Encore un peu plus. Dans quelques minutes, j’aurai assez soif pour me lever et marcher jusqu’à celle qui m’attend.

ONN: La pinte?

HUM: Magnum!

ONN: Monsieur a dégagé des surplus! T’auras toute la bande à tes trousses.

HUM: Ils peuvent toujours courir, ils ne me trouveront pas. Personne ne me trouvera. Pas même toi.

ONN: Je sais. J’ai déjà essayé. Faudra bien que je me remue, que j’aille leur récolter l’impôt quotidien. J’ai moi aussi besoin d’investir dans mon avenir.

HUM: Mes investissements favorisent essentiellement le maintien et le renforcement de mon dynamisme et de ma viabilité.

Le psychopathe courant

TOD: Pourquoi court-il?

RAF: Parce que c’est un tueur psychopathe. Il fuit.

TOD: Pourtant, personne ne le poursuit.

RAF: Je crois qu’il veut simplement prendre de l’avance.

TOD: Vu ainsi. Vient-il de tuer, ou court-il tuer?

RAF: Logiquement, les deux.

TOD: Ne devrions-nous pas l’arrêter? Appeler la police?

RAF: Si.

TOD: C’est ce que je pensais.

RAF: Tu as une cigarette?

TOD: Non.

RAF: Pourquoi?

TOD: Plus personne ne fume.

RAF: Ah.

TOD: Est-ce que le psychopathe fume?

RAF: Non, mais il chante.

TOD: Je me disais aussi.

RAF: Il a disparu.

TOD: De notre vue.

RAF: Restons ici, il repassera peut-être.

TOD: D’accord.

RAF: D’accord?

TOD: Ça fait douze ans que nous sommes ici.

RAF: N’empêche. Un jour, nous pourrions partir.

TOD: Le psychopathe repassera demain.

RAF: Tu me sortiras encore tes questions bêtes.

TOD: Ça nous occupe.

RAF: C’est vrai.

Temps de casser la croûte

GUS: À quelle heure le crime s’est-il produit?

SUG: Vingt-deux heures trente-quatre minutes douze secondes.

GUS: Pourquoi ce crime, dans cette maison?

SUG: Circonstance favorable, moyens disponibles.

GUS: Y a-t-il eu arrestation?

SUG: Cela a eu lieu.

GUS: Quand? Je n’ai rien vu.

SUG: Ça s’est passé au moment opportun.

GUS: Il y aura des conséquences?

SUG: Celles qui sont prévues.

GUS: Tu as faim?

SUG: Oui.