Gober, digérer, être

Viens ici, un instant. Je n’ai qu’une chose à te dire. Un et un font ce qu’ils veulent. Un point c’est tout.

MOI: Tu es unique, comme pas un.

Là où je vais, ce soir, ils vous fusionnent. Nous sommes des milliers qui ne seront plus qu’un. J’ai du mal à le concevoir. Pour mes bras, mes jambes, ça va. Ça peut se dissoudre et prendre de nouvelles formes, dans le bouillon. Mais le cerveau et les fictions qui y nagent? Qu’en adviendra-t-il? Mille fictions donnent-elles une vérité? Ou une plus grande hérésie? Et peut-être ne suis-je déjà cela, produit de cette absorption?

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La promesse d’un bel avenir, frais

Monsieur Dupont-Marceau, mon professeur de physique, répétait toujours que rien ne se perd, rien ne se crée. L’être et le néant? Il avait réglé ça depuis longtemps. Rien ne se perd, mais tout se transforme, toutefois. Mon fromage, si je le laisse sur le comptoir pendant deux semaines, s’anime d’une vie nouvelle. Transformation. Je me suis donc acheté un frigo, un immense frigo industriel, grand comme un gymnase. Pour mon fromage, mais pour tout le reste aussi. Les légumes, les fruits, le lait, la viande, les œufs. Oui, mais ça, ça ne prend pas beaucoup de place. Je l’ai acheté grand pour y conserver aussi mes meubles. On n’y pense pas, mais les meubles, abandonnés aux éléments, dépérissent. D’accord, ça peut prendre parfois deux ou trois générations, mais pas toujours. Puis les vêtements. Chacun sait que l’étoffe ne survit pas bien à trop de chaleur. Mes livres, évidemment. Et mon téléviseur, ma radio, mon sèche-linge, mon ordinateur et mes chandelles. J’y ai aussi casé, par précaution, ma bicyclette, ma tondeuse, ma scie circulaire, ma scie sauteuse, et bien sûr, ma voiture. J’ai aussi tenté d’y conserver mes pensées, mais c’est plus difficile, je n’ai pas tout à fait compris la procédure technique pour y arriver. Alors j’ai décidé de ne plus penser que dans mon frigo. C’est le mieux que j’aie trouvé, et ma foi, je crois que ça fonctionne. Depuis, lorsqu’il m’arrive de sortir, je ne pense plus. J’évite les pertes, je m’assure un avenir brillant.

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Un moyeu et des boulons

Merci pour le moyeu. J’ignore ce que j’en ferai, mais quand ça ne tourne pas rond, tu es toujours là pour rectifier.

Y a pas d’quoi. Ta gratitude me descend dans le gosier comme une banane molle. Un moyeu, ça peut s’installer sur la roue de ta bicyclette. Tac tac tac. Un moyeu flambant neuf.

J’ai pas de bicyclette, je n’ai jamais eu de bicyclette, je ne crois pas que j’en aurai une un jour. Mais maintenant, j’ai un moyeu. Je le garderai. Je crois que je le mettrai sous verre, et quand tu me quitteras, je le soulèverai pour oublier ma tristesse. Ma future tristesse. Tac tac tac.

C’était donc le bon choix. Car j’ai hésité entre un moyeu et une boîte de boulons hexagonaux.

Hexagonaux?

Oui.

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L’homme de la situation

JANETHEBOSS: Alors, pourquoi devrions-nous vous choisir, vous, plutôt que n’importe quel autre candidat? C’est un travail exigeant. Qui impose de maintenir d’excellentes relations avec l’industrie, le ministère des Ressources naturelles et de l’Énergie, le bureau du premier ministre.

GABI: Je fais les meilleures tartes aux framboises qui soient. Ni trop sucrées, ni trop fades.

JANETHEBOSS: Nous avons besoin d’une personne capable de convaincre, surtout en situation tendue, quand on veut nous imposer des solutions qui ne correspondent pas à nos objectifs fondamentaux.

GABI: Je suis reconnu aussi pour mes pâtés de foie. Vous pourriez chercher d’ici aux tréfonds de la Patagonie, vous n’en trouverez pas de plus doux, de plus onctueux, avec juste assez de saveur pour vous faire sourire de plaisir. Discrètement.

JANETHEBOSS: Bref, c’est d’un négociateur hors pair dont nous avons besoin, qui ne s’en laissera pas imposer par les ministres, par la concurrence. Poigne de fer, sang-froid de guerrier, détermination de champion cycliste.

GABI: Je choisis moi-même les framboises, je sélectionne méticuleusement les foies. Toujours.

JANETHEBOSS: Vous pouvez commencer maintenant? Nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Vous nous ferez un compte rendu complet demain matin, huit heures. Soyez fort, soyez sans pitié.

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Toutes ces histoires invraisemblables

Cet homme-là m’a raconté sa vie, comment il a grandi sur une ferme, s’est exilé à la ville pour étudier le droit, a joint les rangs du Parti machin, est devenu député, puis ministre, puis s’est sinistrement retrouvé dans l’oubli, jusqu’à ce que je le rencontre et que j’écrive son histoire.

Il était certain, mais absolument certain que tout ce qu’il m’avait raconté était bien réel.

Moi, j’ai trouvé sa fiction plutôt amusante.

Et depuis, je reçois plein de lettres de gens qui soutiennent que ce qu’il a raconté est faux.

Chaque fois, je me tords de rire.

Et j’écris de nouvelles histoires invraisemblables.

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Écrire ce qui sera un drôle de bricolage

J’ai cette histoire en développement, où il y a trois, ou quatre, ou cinq narrateurs. Chacun suit deux personnages, essentiellement, sauf qu’on semble s’égarer. La jeune femme meurt, chez un narrateur, alors qu’elle survit, héroïne incontestée, dans l’autre. Lier ce qui semble inconciliable, surtout que le temps est à la fois identifié et torturé. J’ai mis cette écriture de côté depuis près de deux mois. Il faut que je m’y replonge, je suis prêt, je crois. Ce narrateur, le troisième, il me faut le catapulter dans l’histoire, tout en restant fidèle au déroulement de son intrigue, de son histoire qui franchement ressemble à un film catastrophe hollywoodien, avec les gens qui meurent, les bons, les méchants, l’amour. Bon, il est tard, je dois filer à l’aéroport, car elle arrive.

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La révélation du meilleur ami de Bob

J’ai eu une révélation.

BOB: Enfin! Fini la niaiserie!

Non, pas encore. Pas ça ma révélation. Ma révélation, c’est que je ne pense pas. Je n’ai jamais pensé, je ne penserai jamais, je me demande même si j’en ai la capacité.

BOB: Tu penses trop.

Non, justement, c’est ce que je me tue à te dire.

BOB: Je n’écoute pas. Quand tu parles, ça finit toujours mal.

Je suis un perroquet. Un perroquet gris. Je répète, j’ai toujours répété, toujours mal répété.

BOB: Attention aux métaphores, elles te trahiront.

À partir d’aujourd’hui, je ferai exactement le contraire de ce que j’ai vraiment envie de faire. C’est le plus simple.

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Tu pousses et tu persistes, voilà tout

Comment est-ce possible?

JOEY: Tu pousses, tu pousses, tu persistes.

Mais j’ai mal aux cuisses, aux mollets, j’ai le cerveau en compote.

JOEY: Tu pousses, tu pousses, tu persistes.

J’ai perdu un bras, ma maison est en feu, mon chat est mort.

JOEY: Tu pousses, tu pousses, tu persistes.

J’aimerais m’asseoir, lire, écouter un film.

JOEY: Non. Tu pousses, tu pousses, tu persistes.

Mais persister à quoi? Je ne fais rien depuis des années!

JOEY: Suivant!

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Pendant ces 5 secondes-là

J’observe mon gros orteil et je me dis qu’il faudrait que je taille l’ongle.

Dans la pièce d’à côté, ma fille accuse mon fils de lui avoir pris son chargeur.

Dans la rue, une voiture avec un moteur puissant, huit cylindres et silencieux troué, roule lentement.

Un rossignol chante mais je n’en suis pas certain.

Je sais que si je m’éloigne un peu, si j’aiguise mes sens, je serai submergé sous les mouvements contradictoires, parallèles, discordants, interrompus, nouveaux, furtifs, tendres, sauvages, ennuyants, impitoyables, s’ignorant les uns les autres, dans un joli silence. Un silence de conte.

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