Les carottes à la vapeur

M: Il aime les carottes à la vapeur. Je le déteste. Je ne supporte pas les gens qui mangent des carottes à la vapeur.

P: Mais toi, tu les manges à la vapeur, non?

M: Oh! Ça va!

P: Alors? Tu les manges à la vapeur, ou pas, tes carottes?

M: Tu me cherches ou quoi! Je croyais qu’on était copains!

P: Personne n’est parfait! Moi par exemple, je me brosse les dents de droite à gauche, vu de l’extérieur, mais évidemment c’est gauche à droite vu de l’intérieur, pour moi je veux dire.

M: Tu détestes les gens qui se brossent les dents de droite à gauche, vu de l’extérieur?

P: Bien sûr! Tu vois!

M: Tout s’éclaire.

Les médailles plaquées or 

MAIRE: Cette année, tous les morts recevront une médaille. Aluminium plaqué or. Nous avons voté, à l’unanimité même si cela n’a pas été facile à cause de Carignan, de décerner cet honneur à ceux qui ne nous embêtent plus. Bravo pour la paix que votre départ nous apporte!

CITOYEN 1: Redistribuez leurs collections de cailloux!

CITOYEN 2: Donnez-nous leurs bicyclettes!

CITOYENS 3 ET 4 ET 5: Et leurs caleçons!

MAIRE: Concitoyens, calmez-vous. La Ville a déjà saisi tout ça, pour notre bénéfice commun. Prions plutôt, prions ensemble pour que les plus riches d’entre vous meurent dans l’année. Recueillons-nous.

FOULE: Oh!

MAIRE: Que meurent aussi les miséreux! Amen!

FOULE: Ah!

CITOYEN 2: Vous serez bientôt seul, monsieur le maire, seul seul seul.

CITOYEN 1: À moins que nous ne vous tranchions le cou.

CITOYEN 4: La langue.

CITOYEN 5: Les mains.

MAIRE: Impossible. Je suis le maire.

CITOYEN 2: Nous sommes cinq, vous êtes seul.

MAIRE: La paix, oh la paix, elle a été de bien courte durée. Mes bons concitoyens, rentrons chacun chez soi, méditons. Tout est possible, si nous le voulons. Regardons notre avenir commun avec un regard neuf. Un regard innocent. Un regard qui voit!

FOULE: Hein?

CITOYEN 3: Voilà. Je n’aimais pas ses discours.

CITOYEN 5: Je les détestais.

CITOYEN 1: Il a droit à une médaille, non?

Pas de café dans la nouvelle morale

OLEO: Si j’inventais une morale, ça t’irait?

POTO: Ben oui. Puisque nous n’en avons pas. Ça nous changerait.

OLEO: Alors, dressons une liste des interdictions. N’importe quoi. Que devrait-on interdire?

POTO: Les yeux! Interdisons les yeux.

OLEO: D’accord. Ce sera difficile, mais rendons immoraux les yeux dénudés. Fini les regards libres. Quoi d’autre? Devrions-nous interdire la poésie?

POTO: Bien sûr. Évidemment. La poésie est immorale. En prison, ceux qui poétisent! Et interdisons les vêtements rouges, la gomme à mâcher, les vélos à pneus surdimentionnés, les saucisses d’agneau, les danses en ligne, les babas au rhum.

OLEO: Et les vingt dollars.

POTO: Pourquoi?

OLEO: Comme ça.

POTO: Évidemment. Fallait y penser. Et le sens que nous donnerons à tout ça?

OLEO: Nous dirons que ça va de droite à gauche, en zigzaguant légèrement, et que si tout le monde se conforme à la morale, ils auront droit à une glace aux pépites de chocolat.

POTO: Et un café?

OLEO: Non. Une glace, ça suffit.

Gare aux tricheurs

INCONNU: J’ai contribué, donc donnez-moi un ticket, laissez-moi entrer, dans un mois il sera trop tard.

GARDE: Vous pourriez aussi laisser votre part à la patrie. La patrie vous en sera reconnaissante.

INCONNU: Tout ce que je veux, c’est entrer, vivre un coup de foudre, boum, et repartir heureux. Qu’est-ce que la patrie ferait d’un coup de foudre, je vous le demande?

GARDE: Elle prendra la valeur du coup de foudre, pas le coup de foudre lui-même, elle s’en balance du coup de foudre, vous devriez vous en balancer du coup de foudre, ça pète et c’est fini, un nuage de poussière, une drôle d’odeur qui vous colle aux vêtements, ce que vous êtes bête!

INCONNU: C’est pourtant pas moi qui l’ai inventé, ce jeu! Laissez-moi entrer!

GARDE: Ça va. Rangez votre flingue. Entrez, puisque vous y tenez!

INCONNU: Maintenant que je l’ai sorti, pas question de le ranger. Puisqu’il le faut, je me battrai jusqu’à ce que je l’obtienne, mon coup de foudre. Il y en a d’autres comme vous, je le sens. Bande de tricheurs!

L’ému

YASH: Alors, évidemment les mauvaises langues répandent une salive sombre, toxique.

NORTÉE: Évidemment. Il faut bien.

YASH: Pourtant, de l’émotion, il y en a. Tout partout. Tellement partout, tellement tellement. Mais jamais suffisamment. Pas assez partout, je veux dire. Partout, mais pas partout partout. Donc, on veut étendre ça partout, même en dehors du partout habituel.

NORTÉE: Je vois. Il faut bien. Quand on aime.

YASH: Je l’ai vue, mon cœur a fait! Et ma rate! Elle avait. J’ai voulu. Pas dormi. Trouble, trouble, trouble. Joie. Malheur. Tristesse. Pourquoi la fin? Et la mort maintenant!

NORTÉE: Évidemment. Très émouvant. Merci.

Comment va ta mère?

ARTHUR: Mon colocataire ne paie plus le loyer, il n’en sent plus l’utilité. Il préfère me donner de petits coups de couteau dans le dos. Tous les soirs. Parfois le matin aussi.

HARVEY: Ça t’agace?

ARTHUR: Plutôt, oui. Je dois tout payer, ce qui m’appauvrit. Et je suis maintenant une passoire, ce qui m’affaiblit.

HARVEY: Tu as du café?

ARTHUR: Bien sûr. Tu le prends avec ou sans sucre?

HARVEY: Avec. Un demi, pas plus.

ARTHUR: Ce café est cher, mais il est bon.

HARVEY: Le meilleur.

ARTHUR: Un biscotti?

HARVEY: Aux amandes? Avec plaisir.

ARTHUR: Et ta mère?

Affreux, ce nez qui coule!

JEF: Chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Chaque minute, j’ai une goutte qui me tombe du nez. Sur la table.

JEF: Sur la table?

WAK: Une goutte de mucus.

JEF: La table est infectée!

WAK: Je n’y peux rien.

JEF: Mon système immunitaire est affaibli par ma récente sédentarisation. Tu y as pensé?

WAK: Ce n’est pas un robinet. Ça coule quand ça doit couler.

JEF: Mais sur la table!

WAK: Sur la table, sur le comptoir, sur le clavier, sur la corbeille de pain, sur la cuisinière électrique, sur ce qui se présente.

JEF: Les papiers mouchoirs, tu connais? Tu pourrais les utiliser, comme chacun le fait en pareille circonstance!

WAK: Conformiste!

JEF: Individualiste!

WAK: Plutôt que de condamner, tu devrais compatir.

JEF: Quand je mourrai, comment pourrai-je compatir?

WAK: Tu n’en crèveras pas.

JEF: Mon système immunitaire…

WAK: Je sais. En ce moment, tu vis. Alors, compatis!

JEF: Ce nez qui coule m’horrifie, me scandalise, me répugne. Je pars.

WAK: Sans cœur!

JEF: Adieu.

WAK: Tu me laisses dans un bien piteux état.

JEF: Tu es encore bien vigoureux.

WAK: Qu’est-ce que tu disais à propos des gens qui meurent de faim?
JEF: Je disais que chaque minute, une personne meurt de faim.

WAK: Ah bon.

JEF: Oui. Mais ton nez, ton nez qui coule, c’est affreux!

L’appel du président

J’attends l’appel du président. Le président ne m’appelle jamais. Pourquoi m’appellerait-il? Là, c’est différent. J’ai contacté son secrétaire, qui m’a assuré que le président m’appellerait. Cela fait quelques jours, alors je prends de grandes respirations, je patiente comme je peux. Il m’appellera. Il appellera et je lui dirai tout. Qu’il faut augmenter ma pension, réduire le prix de la bière, rendre le sud et les palmiers accessibles à tous. Il m’appellera, sinon. Sinon je dirai du mal de lui, je jetterai sa photo à la poubelle et je ne voterai pas pour lui aux prochaines élections.

J’attends l’appel du président. Cela fait quelques mois, quelques années. Je patiente, mais je doute. Est-ce que le secrétaire m’avait bien confirmé qu’il m’appellerait? Ai-je bien parlé au secrétaire? Peut-être ai-je laissé le mauvais numéro, ou il aura mal noté? Je devrais rappeler le secrétaire, pour vérifier, pour lui rappeler que le président doit m’appeler.

Comme il est maintenant question d’expirer, j’ai légué à ma fille cette chance inouïe, celle de recevoir un appel du président. Elle m’a tapoté la main, comme on le fait à un mourant, et j’ai bien vu son sourire lorsqu’elle s’est tournée vers son épouse. Elle n’attendra pas cet appel du président, je le sens. Quand il appellera, il n’y aura personne pour répondre. C’est quand même triste, quand on y pense, non?

Histoire à revenir

Ce que j’aime dans les histoires, c’est qu’elles racontent une histoire. Les histoires à faire frémir, les histoires à faire rire, les histoires à faire écrire, les histoires à faire rougir. Alors j’ai décidé d’écrire une histoire à faire revenir.

Voici: il était une fois lui. Il disposait de soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes. Qu’allait-il en faire? Oh! Oh! Oh! Mais rien du tout. Il a sauté dans son wagon, pareil à tous les wagons, et le voilà qui file à toute allure. Où va-t-il? Eh bien, nulle part. Il aura provoqué un léger mouvement, des brindilles de bruit, pendant soixante-quinze années, trois mois, deux jours, sept heures, et un nombre indéterminé, mais important, de secondes.

Depuis le début, il partait comme on part quand on part pour de bon. Alors j’ai tenté de l’arrêter, je l’ai fusillé, il n’est pas mort, il s’est relevé en constatant la fragilité de la vie. Il s’est soigné, répétant que dorénavant ceci, dorénavant cela. Puis, une fois guéri, il a couru, couru très vite, pour sauter à nouveau dans son petit wagon. Bye bye! Le voilà parti, bien parti cette fois.

Les souris

Avant d’ouvrir la porte, j’entendais un bruit continu, comme un grincement persistant qui semblait emplir tout l’espace à l’intérieur de la maison. Effrayant. Est-ce que l’air était rempli d’un gaz prêt à tout faire sauter? Était-ce une sorte de blob? Film d’horreur, vision d’enfer, inquiétude bourgeoise, j’ai failli faire dans mon pantalon, failli faire demi-tour et courir passer la nuit chez ma voisine.

Quand j’ai ouvert la porte, je les ai vues, des milliers, des millions, tout l’espace rempli par des tonnes de souris, empilées, vivantes, du plancher au plafond, grouillantes, grignotantes, agitées, affolées. Ça m’a scié. Bouche bée. Trop saisi pour fuir, trop peureux pour avancer.

Une fois la porte ouverte, la masse des souris s’est mise à se désintégrer, pour couler à toute vitesse entre mes jambes dans la rue et se perdre dans la nuit et plus loin, aux limites du parc qui donne sur une forêt de plusieurs kilomètres carrés. Elles étaient des millions, que faisaient-elles là, comment sont-elles entrées, et pourquoi fuir? Les voyant, je me suis vu mort, effacé de la vie en quelques secondes par ces milliers de minuscules dents puissantes. Mais chacune, à part soi, a eu peur, une peur bleue, de moi. Et a fui.

Il y avait beaucoup de petites crottes dans la maison, ce n’était pas vraiment propre, et comme j’étais fatigué, j’ai tout de même décidé d’aller coucher chez ma voisine.