C’est pas drôle

J’ignore comment tout a commencé. Je veux remonter les jours, les heures, enquêter sur cette vie, la mienne. Car depuis… Depuis hier? Avant-hier? Depuis ce temps incertain, on me pourchasse et je fuis. On veut me tuer. Il y a eu des hommes à l’allure louche, aux verres fumés et tout, mais pas que ça. Ce matin, un adolescent maigrichon, puis une ménagère avec son tablier, un plombier et même un bedeau. C’est vous dire que je ne sais plus à qui me confier. La police? Vous croyez que je n’y ai pas pensé! Dès le premier attentat, j’ai filé directement là, je leur ai décrit la scène, donné une assez bonne description des assaillants, même indiqué quelles caméras de surveillance pourraient avoir capté la scène. Ils m’ont ri au nez, et un sergent qui m’a aperçu de loin, s’est élancé vers moi, révolver au poing, haine aux lèvres. J’ai pris mes jambes à mon coup, et heureusement qu’il avait le ventre bas sinon j’étais cuit. Ça n’arrête pas. Sans que je ne sache pourquoi, où que j’aille dans cette ville, on m’assaille, on me brandit des couteaux au visage, des révolvers. Comment ne suis-je pas mort, comment ai-je pu éviter le coup fatal, combien de temps pourrais-je durer? J’ai perdu l’index de la main droite, une balle, et j’ai reçu deux coups de couteau, un au côté droit, l’autre à la jambe gauche. C’est profond, mais pas trop sérieux. J’ai arrêté l’hémorragie avec des pansements dérobés dans une pharmacie. La première attaque s’est produite à sept heures trente hier matin, au moment où je quittais la maison, comme tous les matins, pour me rendre au bureau. Un SUV noir s’est arrêté devant moi, un homme a ouvert la portière et j’ai tout de suite vu son arme. Je me suis précipité derrière le muret de pierre, et il n’a réussi qu’à atteindre ma serviette de cuir. Je me suis précipité au poste de police, et vous savez comment on m’y a reçu. Pourquoi tout cela a-t-il commencé hier matin à sept heures trente, et pas aujourd’hui, et pas la semaine dernière, pourquoi? Que s’est-il passé? Je vis seul. J’ai dormi comme d’habitude, seul. Je me suis levé, j’ai pris mon petit déjeuner, un lait frappé avec deux œufs, des épinards et des fruits. Comme d’habitude. Tout comme d’habitude. Alors, la veille? Journée de travail habituelle, plutôt calme. Retour à la maison, repas, un verre de vin, une promenade d’une heure, un livre dans le grand fauteuil devant la baie vitrée, et rien d’autre. Comme d’habitude. Pas de quoi tuer un homme! Quelque chose s’est passé au bureau? Quelque chose de mortellement grave? Gina! Bien sûr, Gina! Mon assistante. Elle tient mon agenda, elle saura. Espérons qu’elle décrochera. Allo? Gina? Oui c’est moi. Oui oui. J’ai quelques petits soucis… Je ne sais pas trop… Gina, pouvez-vous me rappeler avec qui je me suis entretenu avant-hier? Je me souviens du maire, du fournisseur de la Beauce, du publiciste, de la spécialiste des médias sociaux, mais je me demandais, y a-t-il quelqu’un d’autre? Qui? Mon frère? Et c’est tout? Non, rien, merci, Gina. Non, je ne peux pas vous dire où je me trouve. On me cherche? Mais je sais Gina, je sais. Au revoir Gina. J’avais oublié mon frère. De quoi avons-nous parlé? De ses compétitions de vélo sans doute. Comme d’habitude. Quoi d’autre? Un investissement. Oui, c’est ça. Il a investi dans un projet de construction de résidence pour personnes âgées, en bord de mer. Pourtant, il ne m’a rien demandé. M’a-t-il demandé quelque chose? Il parle tellement, j’écoutais d’une oreille distraite. Je n’aime pas qu’il m’appelle au bureau, trop de dossiers à suivre en parallèle, il ne comprend pas, il persiste, toutes les semaines il appelle. Zut! Ce bonhomme aux cheveux blancs me dévisage. Qu’est-ce qu’il tient à la main? Un sabre! Mais il est cinglé! Vite! Fuir par ces ruelles! Il ne me rattrapera pas, mais d’autres pourraient me repérer. Sous ce balcon! Quelle puanteur. Pisse de chat. Tant pis. Il fait noir, on ne me verra pas ici. Allo? Salut, Manon, est-ce que mon frère est là? Comment disparu? Depuis hier? Non, non. Manon, Manon, écoute, écoute-moi. Est-ce qu’il t’a parlé d’un investissement, oui, cette semaine. Oui, un foyer, tu sais où c’était? Le nom? Foyer des douces vagues. Pas original. Merci, Manon, oui oui, on le retrouvera. À vrai dire, j’en doutais. Est-ce qu’ils l’auraient abattu? Quel est ce Foyer des douces vagues? Voyons voir. Projet du groupe Golaiveu. Qui se cache derrière ça? John Cartonneau et Amanda Levasseur. Cartonneau, je le connais, un type acariâtre, mais honnête. Mais cette Levasseur? Amanda Levasseur, femme d’affaires… Tiens tiens… Elle s’appelait Allanda Jones, selon cet article de journal qui date d’une quinzaine d’années. Allanda Jones… arrêtée pour trafic de stupéfiants… pour proxénétisme? Intéressant. Crime organisé. Est-ce que mon frère lui devait de l’argent? Est-ce qu’il m’a demandé de l’aider? Merde! Allo? Manon? Non, je ne l’ai pas trouvé. Est-ce que tu sais si mon frère avait besoin d’argent, je veux dire, sais-tu s’il avait des dettes urgentes à rembourser? Comme d’habitude? Que veux-tu… Ah oui? À qui? Il ne te disait rien… Merci, Manon, je te donnerai des nouvelles. Est-ce que mon frère m’appelait pour m’emprunter de l’argent, de l’argent pour sauver sa peau? Est-ce qu’il est mort? Est-ce qu’il est mort par ma faute? Qui sont ces gens, pourquoi sont-ils si nombreux? Et partout? J’ai faim. Mieux vaut me reposer, reprendre des forces, j’aurai les idées plus claires demain matin. Ouf! J’ai dormi dans cette pisse de chat! Je pue! Bon, le jour se lève. Surtout, ne pas se faire prendre dès le petit matin. Mourir le ventre vide, non merci. J’entends des pas. Beaucoup de pas. M’auraient-ils repéré? Merde! Quelle idée de me réfugier ici. Pas d’issue, je suis coincé. S’ils m’ont repéré, je suis à leur merci. Tous ces pieds qui bougent à deux mètres. Ne pas respirer. Ils vont se pencher d’une seconde à l’autre, et bang, un coup de feu et ça y est. Que penser? Je vais mourir et je ne sais que penser! Cherchons! Terminer cette vie sur une idée noble. Plus l’homme est seul, plus grande est sa richesse! C’est nul. Petit. Ma vie aura été un cheminement vers l’illumination. Pire. Et faux. Je suis trop nerveux pour trouver. J’aurais dû y penser avant, me préparer quelque chose, une pensée finale mémorable, même si personne ne l’entendra. Mourir en se sachant bête, quelle tristesse! En voilà un qui se penche. Au moins, sourions. Puisqu’il n’y a pas d’issue, sourions aux canons! D’accord, j’ai la frousse, mais à quoi bon le montrer, au point où j’en suis. En voilà deux autres qui se penchent. Où sont leurs couteaux? Leurs révolvers? Ils se bouchent le nez, rient en se tapant dans les mains. M’ordonnent de sortir. Pourquoi ne pas me tirer là, dans cet antre infect? Oui oui, j’arrive. Je suis sale, je pue. Quoi? Que me dites-vous? Une plaisanterie? C’était une plaisanterie! Tout ça? Et les coups de couteau, et mon doigt? Une plaisanterie! Comment est-ce possible? C’est pas drôle, votre plaisanterie. Pas drôle.

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La vie n’est pas si simple

ÉRIC: Je suis désolé, Sébastien, je cours, je passe et je cours, j’avais prévu prendre ce café avec toi, comme tous les mercredis, mais aujourd’hui l’impondérable s’abat sur mes épaules et qui sait si je survivrai ou si, dans le chaos qui gronde dans mon sillage, dirait-on, depuis samedi, je parviendrai à m’en tirer, je ne dirais pas indemne, car aujourd’hui, tel que tu me vois, je ne le suis déjà plus, mais au moins respirant, pensant, encore membre de la grande famille des cruels, impénétrables et perpétuellement affamés humains, qui de partout me précipitent dans la bourrasque comme si après tant d’années de quiétude, et je dois le mentionner, d’un bonheur raisonnable, je devais passer à la caisse, payer pour la consommation de joie et d’amour, régler des comptes avec les sombres banquiers de la destinée, prêts à tout m’arracher pour satisfaire j’ignore quelle fantaisie sanguinaire et là, je t’assure, je n’exagère pas, quoique j’ai du mal à y croire, trop de violence en si peu de temps mais aussi, trop de folie en si peu de temps pour que ma petite cervelle, qui comme chacun sait n’aime pas penser, puisse tout classer, cartographier, ordonner pour que je continue mon chemin dans une direction, n’importe laquelle, tristesse, colère, frayeur, plutôt que d’errer comme un écervelé qui ne parvient pas, dirait-on, à sortir de l’orbite des événements, de tous ces événements additionnés les uns aux autres mais qui ne se sont jamais touchés, ni antérieurement, ni postérieurement, tandis qu’ils bouillonnent maintenant en moi, tous, pêle-mêle, à commencer par l’assassinat de mes trois enfants par les fonctionnaires du Service des Douanes Intérieurs qui les ont noyés dans le suc des délibérations parlementaires, mes pauvres chéries, Paula, Laura, Lola, qui étaient aussi, un peu, les filles de nos voisins de notre maison de campagne, la chose n’était pas claire, mais elle l’est encore moins aujourd’hui parce qu’ensuite, à moins que ce soit avant, ou pendant, ce bon couple de gens de la terre a péri dans des circonstances troublantes, attaqués par des sapins libérés de leurs racines, ou par de vulgaires vagabonds qui fouinaient par là, attirés par la chaleur de leur amour et les bijoux à leurs doigts, qu’ils avaient nombreux et vaillants, comme tout un chacun sauf ma femme, à qui il lui en manquait un à la suite d’un jeu malséant et à dire vrai, enquiquinant, du moins tout autant que son inventeur, cousin de la femme de la soeur de ma femme, dont aujourd’hui les deux mains se retrouvent complètement dédoigtés, ce qui est horrible, d’autant plus que cela s’est produit premortem, sans anesthésie, sous l’oeil exorbité du Contrôleur des recettes nationales, qui un à un plongeait les doigts dans une friteuse, avant de les croquer avec un délice évident mais combien révoltant pour nous, homme avec femme sans doigt et femme sans doigt qui a bien tenté de s’échapper, impuissante malheureusement devant les secrétaires furieuses qui l’ont poussée devant un camion de livraison de députés, et malgré tous mes efforts je n’ai pu la ranimer, car je voulais au moins lui raconter le martyre de nos enfants qui est survenu samedi, dimanche, lundi ou mardi, alors que ma femme vivait encore mardi, lundi, dimanche ou samedi, ça je puis l’attester car je l’ai vue de mes yeux bien regardée, admirée tout de même dans son courage et sa grande beauté, qui se serait probablement ternie si elle avait assisté au pillage de notre maison par les hordes de commis de classe B du Bureau du Registre public, barbares qui ont lancé des allumettes partout avant de partir et il y en avait tant que j’avais beau courir d’une pièce à l’autre, je ne suis pas parvenu à éteindre l’incendie qui a finalement tout détruit, et c’est pourquoi je passe et je cours en espérant leur échapper, mais à qui, à quoi, la vie n’est pas si simple, en tout cas depuis samedi, la mienne ne l’est pas et je ne suis pas certain qu’elle le sera un jour, que ce soit aujourd’hui, demain ou vendredi, et quand tout recommencera est-ce que tout recommencera, ça je l’ignore mais je sais que je dois y aller, passer, courir, alors salut!

SÉBASTIEN: Salut!

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