Un vendredi soir au club des vieux copains

TROZA: Maintenant que nous avons atteint le point où nos profits dépassent nos imaginations, nous pourrions nourrir nos fainéants.

GRUKL: S’ils veulent manger, qu’ils travaillent plus, mieux, autrement, passionnément.

MOROO: J’ai les genoux qui me font souffrir.

GRUKL: Vaudrait mieux acheter des îles.

TROZA: Nous en possédons déjà mille trois cent quarante-sept. N’est-ce pas suffisant? Je n’en verrai jamais qu’une dizaine, une douzaine tout au plus.

GRUKL: On peut toujours se tourner vers les pays. Il y en a toujours un bon paquet à vendre.

MOROO: Acheter plus de pays? Vous savez, les amis, j’ai mal à l’épaule. Depuis que je suis tombé à bicyclette.

TROZA: Mais Grukl, pourquoi ne pas nourrir nos fainéants? Un jour, ils se rendront compte. Ils nous pousseront dans les flots, du haut de cette falaise!

GRUKL: Ne crains rien, Troza! Ils danseront quand nous leur dirons de danser, ils marcheront quand nous leur dirons de marcher, et chaque samedi soir, ils se taperont sur la gueule, les uns les autres.

MOROO: Amen. Mais mon foie, oh mon foie! Vous connaissez un bon médecin? Vous pourriez au moins me plaindre! Oh oui! Me plaindre! J’ai tellement mal!

GRUKL: Il a raison, nous pourrions le plaindre, plutôt que de nous soucier des fainéants.

TROZA: Oh, ne te fâche pas. C’était juste une idée, comme ça, qui m’a traversé l’esprit. Plaignons Moroo, il a si mal!

La commande

JYP: Boss! Hey Boss! Je viens d’apprendre, de source sûre, preuves à l’appui, que le maire s’apprête à réduire le budget pour les immobilisations, ce qui aura comme conséquence de retarder la construction de la clinique médicale, ce qui aura comme conséquence de laisser les malades sur le trottoir pour quelques années de plus, ce qui aura comme conséquence d’entraver la circulation puisque que la croissance du nombre de malades entraîne un débordement dans la rue, ce qui aura comme conséquence d’énerver les conducteurs de grandes voitures noires et de petits bolides ultrarapides et super-étincelants, ce qui aura comme conséquence de les chasser du centre-ville, ce qui aura comme conséquence une réduction du chiffre d’affaires des commerces, ce qui aura comme conséquence une chute des recettes tirées de l’impôt sur le revenu des sociétés, ce qui aura comme conséquence une augmentation du déficit budgétaire, ce qui aura comme conséquence une subséquente réduction du budget d’immobilisation, ce qui aura comme conséquence un retard supplémentaire de la construction de la clinique médicale, ce qui aura comme conséquence de laisser…

BOSS: Ça va. J’ai compris.

JYP: Alors Boss! Alors? Ça vous intéresse Boss! J’écris un article là-dessus dans l’Hebdo du Plus-Beau-Village-du-Plus-Beau-Canton?

BOSS: Non. Monsieur Lepleupe m’a appelé ce matin. Lepleupe veut un article sur le chevreuil qui s’est embourbé dans la mare du vieux Corniaud.

JYP: Vraiment? On s’en balance, du chevreuil!

BOSS: Oui. Mais Lepleupe, lui, c’est ce qu’il veut. Et qui achète le journal?

JYP: Monsieur Lepleupe. Je sais. Mais on pourrait vendre le journal à sa voisine, non?

BOSS: Non. Elle est analphabète.

JYP: Et ceux qui ont acheté la ferme du bout du rang des Olives?

BOSS: Des rebelles. Ils sont autosuffisants. N’achètent pas d’extracteur de jus de pois vert, pas de stimulateur épistémologique, pas de carotte amphigourique. Même si on l’annonce dans l’Hebdo du Plus-Beau-Village-du-Plus-Beau-Canton. La publicité, mon cher Jyp, la publicité n’a aucun effet sur eux. Des rebelles, je t’assure.

JYP: Vous m’inquiétez. Pourtant, notre publicité, c’est la meilleure.

BOSS: La plus vraie.

JYP: La plus chère.

BOSS: La plus essentielle.

JYP: Notre pis, notre vie.

BOSS: Va. Au boulot. Le chevreuil dans la mare. Votre commande du jour.

JYP: Ce sera tout?

BOSS: Monsieur Lepleupe voudrait que vous lui apportiez son café à dix heures trente, plutôt qu’à dix heures quinze. Il a un rendez-vous. Et son croissant, apportez son croissant à onze heures.

JYP: C’est noté. Je reviendrai à midi trente-trois pour les commandes de l’après-midi. Dites-lui que le rôti de porc au basilic est particulièrement bon.

Tous chez la Roberte!

La patronne des cancrelats a convoqué un rassemblement de ses troupes. Elle adore rassembler sa cancrelaterie! Leur parler! Briller! Ça la change de la honte des tomates moisies, des crottes de rats et des cadavres des cancrelats écrasés.

LA PATRONNE: Amis cancrelats, aujourd’hui, vous attaquerez le garde-manger de la Roberte, la locataire du troisième, celle qui a érigé une véritable muraille d’acide borique, de marc de café et de bicarbonate de soude.

CANCRELATS: Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh!

LA PATRONNE: Je sais. Mais, j’en suis persuadée, vous réussirez! Il y a une faille dans la forteresse, et il vous appartient de la trouver.

CANCRELATS: Qu’y gagnerons-nous?

LA PATRONNE: Une nourriture abondante, fraîche, diversifiée. Tout pour assurer votre avenir, et celui de votre nombreuse descendance.

CANCRELATS: Hourra! Hourra!

Toute la bande des cancrelats, sauf vingt-neuf d’entre eux, conservateurs, qui préfèrent se vautrer dans la putrescence quotidienne que de risquer la mort dans un combat à l’issue incertaine, monte à l’assaut du troisième étage. Sur les trois cent vingt-deux cancrelats qui ont bravé les défenses de la Roberte, deux cent quatre-vingt-cinq ont péri, après d’atroces souffrances. La patronne convoque donc les trente-sept survivants qui sont parvenus à trouver la faille, le passage qui permet d’atteindre le garde-manger de Roberte. Chacun s’attend à recevoir médailles et félicitations.

LA PATRONNE: Bravo, mes cancrelats chéris!

CANCRELATS: Longue vie à la patronne!

LA PATRONNE: Célébrons ce jour nouveau!

CANCRELATS: Vive la patronne!

LA PATRONNE: Maintenant, l’avenir nous appartient. Je profite de l’occasion pour annoncer une réorganisation de nos effectifs. Voici. Les douze cancrelats de l’équipe de choc A7I9L7FGT9 seront cantonnés dans la salle des poubelles du premier. Les neuf cancrelats de l’équipe d’experts H8T0XX999J34LL recevront le plein contrôle des litières du premier, du deuxième, ainsi que de tous les nids de rats du rez-de-chaussée. Les huit cancrelats de l’équipe d’avant-garde Y7OOO000PPP se verront attribuer le placard du deuxième. Les six cancrelats de l’équipe d’élite PQPQPQOTOTOT666999 obtiennent le placard du premier. Quant au cancrelat capitaine et au cancrelat lieutenant, ils m’accompagneront dans nos nouveaux quartiers, le garde-manger de Roberte.

CANCRELATS: Trahison! Vous aviez promis!

LA PATRONNE: À vos postes!

CANCRELATS: Mensonge! Vous nous avez menti! Pour la soixante-dix-huitième fois, vous nous avez menti!

LA PATRONNE: Obéissez! Les récalcitrants seront punis! Renvoyés! Jetés à la rue!

CANCRELATS: Nous irons chez Roberte! Nous irons chez Roberte!

LA PATRONNE: Suffit!

CANCRELATS: Chez Roberte! Chez Roberte! Chez Roberte!

L’onde dans les rangs cancrelatiens, provoquée par une vive colère, se déplace vers l’estrade où trône la patronne, heurte l’estrade. Si le premier choc se fait à peine sentir, le deuxième est suffisant pour déséquilibrer la patronne. Étonnés de leur force, les cancrelats ondoient davantage, jusqu’à ce que la patronne et ses deux sbires s’écroulent au bas de l’estrade. D’un mouvement unanime, les cancrelats se jettent sur les trois abattus, les dévorent, et revigorés par ce repas, courent se réfugier entre les pommes et les carottes de la Roberte.

Splash

Certains d’entre vous ne me croiront pas, c’est inévitable, patemment prévisible, mais ma patronne m’a transformé en raton laveur. Queue annelée, lunettes de rocker, postérieur en baluchon, pattes de rat, balourd, ridicule, me voilà métamorphosé en proie, proie facile pour les loups du voisinage, pour Jack le puma, même pour le vieux con, Tom l’ours, mais pas que ça, pas qu’eux. Car je dois traverser la route. Pourquoi? C’est une petite musique qui joue toute seule dans ma nouvelle caboche, une musique lancinante qui me fait danser comme le cobra indien au son du pungi d’un psylle héréditaire, et je danse, et je me balance le popotin, et badaboum, et boumboum, et me voilà qui traverse cette route, dangereuse route, semi-remorques, gros utilitaires graisseux, voitures maigres et rapides, la musique m’y pousse, m’y contraint, je dois la traverser cette route!

Splash.

Notre collègue de Tonnemont

BOSSONONO: Pas parce que j’ai le nez tavelé, que je suis rancunier, que j’ai les joues effondrées, que je suis, en somme, une stalactite lézardée, putrescente et malodorante, que je ne peux pas m’exprimer.

TOUS: T’exprimer! La blague! On n’entend que toi, du matin au soir! T’exprimer? Rabâcher les mots que tu glanes à gauche, à droite, que tu malaxes et que tu nous craches au visage dès que tu mets le pied ici.

BOSSONONO: Censure! Vous êtes d’abominables censeurs! Je n’ai pas tout dit! Pas tout dit!

TOUS: Quoi d’autre? Quoi encore?

BOSSONONO: Moi! Moi! Moi! MOI! Vous vous imaginez tout savoir sur moi? Oh que non! Oh que non! Moi! Je peux vous parler de moi!

TOUS: Ta gueule.

BOSSONONO: Quoi! C’est pas une méthode! On ne me parle pas comme ça! Pas à moi moi moi. Pas parce que j’ai la paupière fripée et la cervelle mangée de soleil que vous pouvez vous permettre!

Conversation villageoise

J’ai percuté mon convillageois Serge sur la place Du Chêne, il a bondi de joie, j’ai voulu esquiver, m’inventer une urgence, mais comme je ne pense pas vite, il m’a harponné, m’a planté une aiguille dans la manche, qu’il a cousue à la sienne, alors je n’ai eu d’autre choix que de l’écouter, uni ainsi, manche à manche, il m’a raconté les péripétie de sa cadette, Aline, treize ans, partie sur sa bicyclette jusqu’à la Terre de feu, elle a rencontré des pillards, oh pas très loin, dès le départ en fait, en sortant du village, des gens du village voisin, vous savez, ces imbéciles qui cultivent des choux bleus, ils lui ont volé sa caméra, cela ne l’a pas arrêtée, elle a filé juqu’à la limite du pays, où à son tour elle a volé une caméra, et c’était une bien meilleure caméra que la sienne, ce qui lui a permis de poursuivre le voyage, États-Unis, gangsters, elle a même pédalé côte à côte avec un politicien, un démocrate de la Californie qui s’était perdu en Virginie, qui l’a d’abord pris pour une figurante des Walking Deads, ils ont sympathisé sur quelques dizaines de kilomètres, jusqu’à ce qu’une bande de voyous reconnaisse le politicien, le passent à tabac pendant qu’elle fuyait, parce qu’elle est très rapide, mais elle a failli y rester un peu plus loin, essoufflée, épuisée, quand elle s’est couchée sur le haut d’un fossé où, contre toute attente, un alligator a mordu son pédalier, mais vive, elle a sauvé sa machine et sa peau, et elle a traversé, très silencieusement, de vastes champs de marijuana, puis des champs de pavot gardés par des policiers qui lui ont lancé des clin d’oeil et des insultes, elle a eu chaud, mais elle avait tellement pédalé qu’elle pédalait bien vite, si vite qu’elle a atteint la jungle, où c’est plus difficile de s’y retrouver, surtout si l’on s’éloigne de la route, et quand elle a vu le désert, elle a cru qu’elle y gèlerait, mais un paysan, ou un touriste, ou un rastaquouère perdu, lui a remis une peau d’animal qui l’a préservée des éléments jusqu’à ce qu’elle atteigne la Terre de feu, où l’attendait Juan, qui lui a acheté sa bicyclette à un si bon prix qu’elle a pu se payer un billet d’avion pour Madrid, d’où elle s’est envoyée vers Pékin, d’où elle s’est envoyée vers la Mongolie, d’où elle vient tout juste d’envoyer une carte postale à mon convillageois Serge, qui me l’a montrée, oui c’est joli, oui les yourtes, oui bien joli, et là il m’a demandé ce qu’il y avait de neuf, il voulait que je lui raconte, alors je lui ai parlé de ma machine à laver que j’ai réparée, et à part ça rien, non, rien de neuf.

Des réparateurs débordés

Quand c’est pas la machine à laver qui se détraque, c’est la concorde des nations. Évidemment, j’ai fait appel à Bilodeau & Fils, réparateurs. Évidemment. Sauf qu’ils sont tellement occupés, qu’ils ne peuvent rien faire avant au moins sept semaines. Sept semaines! Pas besoin d’avoir la tête de ma voisine pour comprendre qu’en sept semaines, la concorde des nations ne sera plus seulement détraquée, elle sera déchiquetée. Peut-être même de façon irrécupérable. Mais que peut-on faire! Quand Bilodeau & Fils est pris ailleurs, rien à faire, faut attendre.

L’histoire

Gus entre dans la banque. Gus braque un revolver. Gus sort de la banque en courant. Gus a volé 10 040 dollars. Gus s’étonne de ne pas voir les flics. Gus ne s’étonne pas longtemps. Gus voit l’auto patrouille qui freine. Gus saute dans sa Honda Fit. Gus file dans une ruelle. Gus abandonne sa Honda Fit. Gus court dans l’ombre des hangars. Gus échappe aux flics. Gus passe la nuit sous un pont. Gus se réveille. Gus achète de nouveaux vêtements. Gus prend le bus pour le sud. Gus boit un café dans un café. Gus rencontre Annabelle. Gus veut épouser Annabelle. Annabelle quitte Gus. Annabelle s’exile en Patagonie. Annabelle est élue mairesse d’un village. Annabelle épouse Annabelle. Annabelle visite l’Antarctique. Annabelle écrit à la mairesse Annabelle. Annabelle est enlevée par un pirate. Annabelle tue le pirate. Annabelle dérive en mer. Annabelle maigrit. Annabelle aboutit chez Dave. Annabelle vole la voiture de Dave. Dave appelle les flics. Dave emprunte la voiture de son frère. Dave part pour un long périple. Dave parcourt plusieurs continents. Dave grimpe sur le mont Saint Clair. Dave s’assied au pied de la croix. Dave s’y endort. Dave ronfle. Dave est réveillé par Gus. Gus lui raconte son mariage avorté avec Annabelle. Gus et Dave parlent d’Annabelle. Annabelle n’est pas Annabelle.

Tout ce qu’il faut laisser derrière

JAF: Je dois m’éloigner de cet endroit, je dois partir, m’évader.

GUT: Pourtant, il y a le soleil. Un grand soleil entre les arbres, un grand soleil qui fait sourire les vieillards, les commis d’épicerie, les conducteurs de Mustang, les infirmières et les pâtissiers.

JAF: C’est qu’il y a. Tu sais. Il y a ce grand trou. Tu l’as vu, n’est-ce pas? Ne me dis pas que tu ne l’as pas vu! Tu erres souvent par là, tu n’as pas pu le manquer, pas pu manquer d’y tomber. Le grand trou, où j’ai perdu mes poules, mes dindes, mon bœuf et ma jument. Sans compter, car qui compte, ce qui ne compte pas. Une automobile ancienne, une bicyclette neuve, un parapluie, une lime pour affûter ma tronçonneuse, et trois diamants.

GUT: J’y ai peut-être perdu mes souvenirs. Par ici, personne n’en parle.

JAF: Justement! Combien d’entre nous, d’entre vous, y glissent chaque semaine? Qui saute? Qui pousse-t-on?

GUT: Y a qu’à ne pas se promener par là.

JAF: Mais là, c’est partout. Partout ici. Je dois m’évader.

GUT: Tu pourrais te passer de nos tartes à la pomme?

Ce qu’il faut faire

Le tambour de la machine à laver de monsieur le curé de la paroisse des corneilles du nord de l’Amérique des descendants de la grande dynastie des seigneurs du sud-est-est du pays de la faïence et des fromages de chèvre des moines de cette abbaye du siècle des carnages et de la suppression des âmes des rigolos des villages reculés de la montagne est brisée. Faudrait la faire réparer.