Cette chose qui ressemble à un rituel

J: Ils l’ont enchaîné à un anneau fixé sur l’immense pierre plate. Autour de lui, cinquante bols en cercle. Bols blancs. Porcelaine fine. Tous remplis de sang. Sang de cinquante animaux différents. À distance circulent des hommes et des femmes. La plupart portent des vêtements sombres, mais pas tous. Échangent entre eux à voix basse. La rumeur de cette petite foule est dense. Trop dense pour que le moindre mot n’émerge. L’enchaîné respire doucement. Affaibli.

H: Quel rituel est-ce?

J: Pas un rituel. Un simple hasard. Ils avaient des chaînes, un homme à enchaîner, des animaux à saigner, des bols à remplir.

H: Ça n’a aucun sens.

J: Qu’est-ce qui en a?

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Situation d’urgence

Tu voudrais bien dégrafer ce sourire mielleux nous réclamons ta clarté d’esprit il y a eu ce meurtre ce vol cette ribambelle de crimes dans la rue des Buissons nous tâtonnons la complète obscurité et voilà maintenant un autre meurtre vraiment tu n’as pas le temps qu’est-ce que c’est que cela quand tes concitoyens ont besoin tu as rendez-vous avec la personne de ta vie mais ta vie est si jeune tu as le temps alors que nous attention que nous annonce-t-on un troisième un quatrième un cinquième décidément les meurtres pullulent avons nous affaire à un seul il faut envoyer un message que les gens se protègent tu veux protéger cette personne mais toutes les autres il y aura encore d’autres meurtres dès que nous avons le dos tourné paf il en survient un et encore et encore tu ne peux pas tu ne veux pas annuler pour si peu si ça continue nous serons tous morts il n’y aura que vous deux tu t’en fous ça nous n’y croyons pas personne n’avalera cette salade bon d’accord puisqu’objectivement nous n’avons pas le choix va et reviens-nous vite nous additionnerons les meurtres nous entasserons les morts jusqu’à ton retour ce ne sera pas la première fois j’en profiterai pour oui ce massage j’ai les dorsaux coincés et mais ok tu pars tu es parti on se donne des nouvelles n’oublie pas nous avons besoin de toi sixième meurtre et tu vois non tu ne vois rien tu ne m’entends plus je parle seul le compteur septième huitième neuvième laissons-le compter fermons la porte nous saurons bien y revenir d’urgence bientôt très bientôt comme d’habitude.

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La leçon de bienséance

KEN: Les prédicaments s’arrachent le cuir de la chevelure des abeilles en quête d’une systématique redondance.

NEK: Ça ne va pas. Non. Pas du tout. Pas du rien. Nul. Archi pas bon. Faut d’abord saluer. Simplement. Dire “bonjour”. 

KEN: Bonjour, il n’y a pas d’autobus sans chapiteau, et le maire suce des sapins.

NEK: Attention! Soit bref. “Bonjour”, et tu te tais. Ensuite, éventuellement, tu pourras ajouter des mots. Si on te répond. Mais sois attentif. Tu dois lire dans le regard, décrypter la réceptivité. Par exemple, si on te répond “bonjour” sans te regarder, n’insiste pas, frappe à un autre visage. On recommence. Vas-y.

KEN: Bonjour.

NEK: Bonjour.

KEN: …

NEK: Tu ne dis rien?

KEN: Je ne décrypte rien.

NEK: Mes yeux balbutiaient quelque chose comme “dis-moi ce que tu fais ici”, et c’était souligné à gros traits noirs par un point d’interrogation au bout de mon “bonjour”. On recommence. Le décryptage est peut-être prématuré. L’interlocuteur engagera la conversation.

KEN: Inter? Locuteur?

NEK: T’inquiète. C’est moi, pour le moment, c’est que moi. Bon. Trois deux un c’est parti!

KEN: Bonjour.

NEK: Bonjour, ça va bien aujourd’hui?

KEN: Ça va au tour de la piscine où s’écrivent des livres ahurissants sur l’état de siège dans la douleur.

NEK: Y a du travail à faire! Je crois qu’il nous faudra plusieurs sessions. Quand on te demande comment ça va, tu réponds, “ça va”, mais pas plus. Par politesse, tu relances la conversation par un “qu’est-ce qui t’amène ici?” Normalement, l’interlocuteur va te répondre par deux ou trois phrases, que tu pourras commenter, et auxquelles tu pourras établir un lien avec ta propre expérience. Compris? On recommence.

KEN: Bonjour.

NEK: Bonjour, comment ça va?

KEN: Ça va. Qu’est-ce qui t’amène ici?

NEK: J’avais des courses à faire en ville. J’en ai profité pour faire un détour par ce café. J’avais l’habitude d’y lire pendant des heures, quand j’étais étudiant.

KEN: C’est nul ce café. Les étudiants arborent des potences sombres. J’avais l’habitude de lire pendant des heures quand tombaient les hommes gélatineux aux murs colporteurs.

NEK: C’est pas gagné! Primo, quand tu commentes, si ton désir est de poursuivre la conversation et de revoir ton interlocuteur, tu évites de lui exprimer le fond de ta pensée. Tu commentes, disons, globalement, avec une politesse discrète. Secundo, peux-tu cesser d’utiliser n’importe quels mots n’importe comment n’importe où? Pour que ça ait du sens, tu réponds ce qu’on s’attend à ce que tu répondes. Je vais te fournir un petit manuel des questions et répliques. Tu le lis, tu le mémorises, et on se revoit pour une deuxième leçon. Rassure-toi, tes progrès sont impressionnants, transhumants.

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Éléphants, musique et caresses

C’est quand les éléphants se sont mis à souffler dans les trombones que le décorum a été menacé. Quand ils se cabrent pour jouer leurs airs profanes, ministres et accessoiristes se ratatinent, et il suinte des murs une jovialité condamnable. Ce jour-là, la prestation a tant étincelé que même les maquilleuses ont retraité vers les caves profondes du château. Cet émondage n’a laissé dans le salon vert qu’une poignée d’hurluberlus, dont elle. Depuis, nous nous caressons sans relâche.

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Je peindrai les choses avec de belles couleurs

Chaque fois que je meurs, c’est prodigieux, rien ne change. Mes deux chaises de merisier sont toujours là, avec chaque fois un peu plus de poussière certes, la rue en bas est là, tout comme Lorette ma voisine, le garagiste cent mètres plus bas, les feux de circulation, les tilleuls qu’on voit entre les immeubles d’en face, dans le parc Saint-Saint, et il y a même, encore, des avions dans le ciel, des sirènes de pompiers et des incendies, des sirènes de police et des meurtres, des sirènes d’ambulance et des types qui comme moi, meurent. Chaque fois, la même chose. Tout ce que je voyais, entendais, sentais, est encore là, pimpant de vérité, totalement indifférent à mon insignifiance. Alors, la prochaine fois que j’en reviendrai, de ce foutu trépas, je crois que je peindrai les choses avec de belles couleurs, même les rats malades, et je rirai, oh que je rirai de bon cœur!

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De la difficulté de faire bouger Hans

JOSH: J’aimerais savoir pour demain, viendras-tu?

HANS: Évaluation stratégique, comparaison des participations, projection des résultats.

JOSH: Parce que maman serait bien heureuse. Te revoir, une fois, avant la fin. Fin fin fin. Ça approche. Imminent. La fin de maman. Maman finie. Tu viendras, dis?

HANS: Rencontre du conseil d’adjuration, délibérations, temps, organisation, spéculation.

JOSH: Tout le monde sera là, et même oncle Théo, qu’on a pas vu depuis la mort de Réal il y a trente-deux ans. Nous irons d’abord à la maison, puis à la salle communautaire. Repas familial. Traiteur. Occasion de. Même Lyne. Alors.

HANS: Problématique des déplacements, intégration des transports, trajet structurant.

JOSH: Maman faiblit. Là. Voilà, elle le fait encore. Faiblir. Ça s’additionne. Teint gris. Verdâtre. Urgence quoi!

HANS: Partenariats efficaces, consultation préalable, décision imminente.

JOSH: Nous l’entourons, nous tous, dix-neuf, nous sommes dix-neuf. Ne manque que toi. 

HANS: Comité ad hoc, recommandations, actions concrètes envisagées.

JOSH: C’est que, pour l’instant, rien ne bouge de ton côté. Ici, nous nous rapprochons. Unis comme jamais avec elle.  Pour elle.

HANS: Révision du rapport, rapport sur le rapport, progression significative.

JOSH: Tu ferais bien de te grouiller! Nous lui tenons chacun un doigt. De ses pauvres mains. De ses pieds noircis par la terre.

HANS: Résultats finaux, diligence du comité exécutif, progrès extraordinaires.

JOSH: Elle s’étiole. Respiration inaudible. Le petit orteil du pied droit seul. Ne manque que toi. Lui tenir tous ses doigts.

HANS: Interruption de la production, accord des parties prenantes, départ imminent.

JOSH: Grouille Hans! Le petit doigt du pied droit seul, ça accélère l’agonie. Trépas imminent. Grouille Hans! Elle s’éteindra avant ton arrivée.

HANS: Itinéraire déterminé, plan arrêté, j’y suis presque.

JOSH: Mort formellement officialisée. Enterrement planifié. Ramène-toi.

HANS: Situation nouvelle. Donc. Oui. Évaluation stratégique, comparaison des participations, projection des résultats.

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Ça chasse les rats, en tout cas

TOD: T’as vu! Les rats, ils fuient!

ROD: La débandade. Qu’est-ce qui les pousse? Les cons, ils se jettent dans la rivière!

TOD: Pas normal. Ça me turlupine. Faut faire enquête. Il se passe quelque chose.

ROD: Une catastrophe? Les rats, c’est un baromètre.

TOD: Gros rats gris. Fourrure arrachée. Celui-là a eu la vie dure.

ROD: Suivent peut-être leur chef. Sans penser. Est-ce que ça pense, un rat?

TOD: Pas ceux qui te piquent tes céréales, ton pain, tes noix, tes légumes.

ROD: Affameurs.

TOD: Exploiteurs.

ROD: Créatures dévastatrices.

TOD: Bestioles inexorables.

ROD: Mais intelligentes. Elles ne se laissent plus prendre par la warfarine.

TOD: S’adaptent. Que feraient les rats sans nous?

ROD: Mais pourquoi cette débâcle? Quelle guerre ont-ils perdue?

TOD: Devrions-nous fuir aussi? Les rats, ce sont des êtres vivants, s’ils perçoivent un danger, tu crois que c’est un signal d’alarme?

ROD: Pas la même classe d’êtres vivants. Pas comme nous. Pas la même classe. Rien à craindre. À mon avis, nous pouvons même nous réjouir. Bon débarras!

TOD: Tu entends? C’est quoi ce chant?

ROD: La marche du premier mai. Ils l’avaient annoncée dans l’hebdo.

TOD: Non. Pas une marche. Un raz-de-marée.

ROD: Une vague.

TOD: Une révolution?

ROD: C’est quoi? Ça nous chassera aussi?

TOD: Ça chasse les rats, en tout cas.

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La ballade de Jim et Jane

Jim s’est effondré après le foot mais heureusement Yan a aidé Arlette à le traîner chez Arlette où Arlette l’a soigné pendant que Yan est descendu jusque sur la promenade et c’est là que je l’ai rencontré et tout de suite il est devenu mon ami pendant jusqu’à ce qu’il me demande en mariage car ça se faisait beaucoup à l’époque mais c’est alors que j’ai rencontré Arlo qui m’a subjuguée même si sa mère un brin gangster m’a fait craindre le pire et le temps a passé jusqu’à ce que Jim revienne dans ma vie comme pourvoyeur de munitions nous déployions nos opérations je ne sais plus pourquoi quand les flics nous ont pris Antonio s’est sauvé et au bout de la corde il n’y avait que nous deux Jim et moi et Yan qui avait marié ma soeur est quand même mort de chagrin peu après notre arrestation et le jour venu c’est Jim qu’ils ont d’abord pendu et moi ensuite j’ai cru voir s’évaporer de mon corps une sorte d’ectoplasme blafard je me suis dit voilà mon âme mais aussitôt je me suis rendu compte qu’il y avait d’épaisses nappes de brouillard ce matin là il gelait depuis deux semaines et la température avait soudainement remonté j’avoue que ça m’a déçue je voyais s’évanouir ce vain plaisir de découvrir le grand secret mais il n’y avait rien l’humidité me collait la robe au corps et Jim immobile à mes pieds avait la bouche bête ils auraient pu lui fermer les yeux qu’il n’avait pas beaux manque de délicatesse pour une future morte je me demande si dans cent ans ils pendront encore les gens pour un oui pour un non les humains me déçoivent et Antonio aurait pu me sortir de là le lâche il se terre dans ce vieux château avec sa mère nous y passions les vacances visites secrètes toujours sous une fausse identité il nous fallait prendre un accent étranger j’ai les pieds froids pourtant l’air est plutôt doux ça me semble bien long qu’attendent-ils ils veulent que je leur chante un couplet que je danse je suis là et dans deux minutes je n’y serai plus j’espère qu’ils me jetteront dans la fosse ne me brûleront pas je veux que vive ce corps berceau pour ces millions de larves nourriture pour la terre régénérescence liée à jamais à cette vie malgré tout.

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Un jour comme les autres

Je sais que ça ressemblait à un suicide, c’est la thèse retenue par les enquêteurs, autres chats à fouetter, affaire banale, besoin promotion et promotion plus probable avec ce vol étonnant, troisième industriel du pays, connections, exige qu’on y mette tous les effectifs, lié au maire, au chef, lié à tout ce qui a du pouvoir, n’empêche, car j’y étais, je l’ai vu s’enfuir, chemise vert bouteille, jeans déchiré au genou droit, baskets gris de saleté, visage caché par capuche, mais démarche unique, me rappelle celle des cow-boys dans les vieux films américains, sauf que je ne suis pas enquêteur, si je m’approche, même si j’arbore sourire et innocence, visage hagard, risque qu’il se cabre, sera trop tard pour disparaître, me ratatiner, j’imagine son œil caustique, souffle sulfureux, va me molester alors que je n’y ai aucun intérêt, hormis la vérité, mais elle, a beau se lamenter, piaffer, quand le sang coule, quand on écorche, faut pas se vexer, mais je louche, pique un sprint dans la direction opposée, aussi, tout compte fait, vaut mieux que je marche avec dignité, comédie, théâtre, que je remorque mes soupçons et ma conscience alarmée dans un autre quartier, m’intéresser à la construction de ce nouveau centre culturel, deviser, me farcir les commentaires officiels, me mesurer avec la vérité et l’étreindre jusqu’à l’éteindre. Comme on le fait tous les jours.

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Coup du sort printanier

JASMIN: Je marchais tranquille, sur le boulevard, il y avait des mésanges, trois rats et ma voisine. Une journée de printemps multicolore, un brin malodorante. J’ai pris à droite sur l’avenue A, et j’ai commencé à établir le menu pour le repas de vendredi soir, où j’ai invité Marcelle, Manon, Martine. Avec beaucoup de chance, l’une des trois sera là. Vendredi dernier, j’avais invité Patricia, Pâquerette, Pascale. Aucune ne s’est pointée. J’entends votre rire. Attention. Le vendredi précédent, j’avais invité Carole, Cassilia, Catherine. Cassilia est venue. À l’heure, avec son chat, admirable. Et c’est ainsi, dans ces gais préparatifs, que je cheminais vers mon destin. Quand tout à coup. Coup du sort. Ainsi va la vie. Je me suis tâté, inventorié, ausculté, en vingt endroits. Terrible constat, consternation, désespoir. Je l’avais bien perdu, mon emploi, mais où? J’ai rebroussé chemin, mais j’ai eu beau le rebrousser jusqu’au boulevard, jusqu’à l’origine du boulevard, il n’était nulle part. C’est alors que je l’ai vue, quasi invisible, la masse. Alors j’ai tout compris. La masse l’avait subtilisé, mâchouillé, absorbé.

LA MASSE: Par une belle journée printanière, je roule et je déboule dans cette ville où tous me craignent. Pourtant, j’adore m’arrêter pour converser. Dialectique historique a posteriori, et a fortiori, a priori.

TOUS: Vraiment un joli printemps. Comme au cinéma. Donc réussi. Photographier, cataloguer. La mémoire. Quand nous serons vieux, nous saurons que nous avons connu ça, un joli printemps.

VIEUX: Faut pas croire. Les jeunes, les autres, les menteurs, les vendeurs. On finit tous par se ressembler. Celui-là qui a perdu son emploi, il ne le retrouvera jamais. Et puis! Dans trente ans, il ressemblera à celui qui ne l’a pas perdu. Ou dans quarante ans. Ou plus.

JASMIN: Pourtant, le printemps avait bien commencé. Je n’avais pas vu la masse. Comment, dans ce décor mésangétique, ai-je pu l’occulter? Sans emploi, je n’aurai pas les fonds pour offrir le repas à Marcelle, Manon, Martine. Si elles se présentaient toutes les trois!

LA MASSE: On m’ignore, implacablement. Je suis ici, jusque là-bas, et on me snobe. Je vais l’avaler, ce printemps! Comment peut-on être si massive et si invisible! Qu’est-ce que la matière? Vis-je?

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