Je suis entré dans l’ascenseur, il a brandi une machette, m’a coupé la main droite, j’ai saigné jusqu’à ce que les portes s’ouvrent, un fonctionnaire a appelé les secours en se sauvant, je me suis évanoui, réveillé sur un lit d’hôpital près du chef d’une bande de voyous qui m’a confié un secret, la cachette d’un magot, il est mort peu après, j’ai attendu deux ans, j’ai retrouvé le magot, une fortune, la richesse, et par un hasard étonnant, on m’a arraché la deuxième main, un gamin qui jouait avec des pétards, je me suis payé des prothèses, alors j’ai décidé de collectionner des photos de castors, j’en ai des milliers, je prépare une exposition, un grand événement, faut bien faire quelque chose d’utile de sa vie.
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Fallait y penser
TIC: Vous êtes vil, laid, grossier et disons-le, menteur et assassin.
RAN: Oui, mais peu m’en chaut.
TIC: Ça, je ne le comprends pas. Vous êtes hypocrite, cruel, sournois.
RAN: Mon cher, le développement de la pensée me permet de penser que je suis autre.
TIC: Seriez-vous crédule? Mystique ou mystifiant?
RAN: Penser c’est croire, croyez-moi!
TIC: Croire que penser c’est croire, c’est une imposture.
RAN: Un des piliers de notre village.
TIC: Vous ne vous en sortirez pas à si bon compte, je suis le maire, je vous ferai emprisonner.
RAN: Vous ne le ferez pas, car ainsi vous me donneriez raison, et que serait votre vie?
TIC: Circulez!
Sortir sans se laver
YOK: J’ai rencontré deux bêtes à cornes, qui m’ont tiré du néant. Me voilà donc, deux pieds sur terre, prêt à faire comme vous, mes chers.
HOK: Vous avez des cornes, vous êtes affreux, vous puez.
YOK: J’ai tout ce qu’il faut, à ce que je vois, pour faire fortune. Appelez mon chauffeur, sonnez mon secrétaire, chassez ces intrus.
HOK: Le moment est bien mal choisi, c’est la résolution.
YOK: Résolument, ils insistent pour obtenir une compensation. Les révolutions de la planète n’y changeront rien, on a beau sortir du néant, on n’y retourne pas vivant.
HOK: Votre vie s’accélère, monsieur, vous vieillissez à vue d’oeil. Pourquoi ne pas prendre du repos, plutôt que de sortir.
YOK: Mon chauffeur est là?
HOK: Il vous attend, monsieur, mais votre secrétaire me signale que vous avez gagné quarante-deux ans, trois mois, une semaine, deux jours, dix-sept heures, trente-deux secondes, depuis tout à l’heure. Avez-vous rédigé un testament?
YOK: Moi qui voulait faire fortune. À quoi bon affronter ces macréants, et risquer ma peau, qui je l’avoue, me pèse soudainement.
HOK: Vous puez toujours, monsieur. Si au moins, pendant que nous attendions, vous vous étiez lavé. Voilà mon cercueil, il me l’ont enfin livré. Il n’est pas misérable, j’adore son authenticité.
YOK: Quoiqu’il en soit, je sors!
Les misérables lueurs
Au clair du lampadaire, ils ont organisé un bel assassinat, un type courbé, costaud, grand poignard, coups répétés dans le vendre d’un géant mollasse, du sang gicle dans les rayons du lampadaire, des gouttes en suspension, des milliers de lueurs au pied du lampadaire, photos, photos, photos, photos, photos, chaque goutte captée, chaque élan immortalisé, l’excitation à son comble, milliers de photos, millions de photos, jusqu’à ce que le souffle se coupe, jusqu’à l’immobilité compète, retour de l’ennui, millions de photos dans le néant, et quand le jour s’élève et que s’éteint le lampadaire, l’essentiel s’est dissipé, et s’éparpillent les photos, elles s’emmêlent à d’autres photos et le jour passe, le jour s’écoule jusqu’à la nuit, jusqu’à ce que le lampadaire s’allume.
C’est pas demain la veille
Ils ont enchaîné tous les amoureux qui ont usé leurs fonds de culotte sur ce vieux banc d’érable. Banc du Parc Lafontaine.
Enchaînés?
Dans des prisons de fric, aux pieds des projecteurs, sur des pièces de tungstène très rares.
Ah oui? Qu’ont-ils fait des amoureuses?
Ils leur ont offert des positions dans la finance, dans le monde du spectacle, et dans l’ingénierie de pointe.
Alors, l’amour est mort?
Il se porte bien, puisque tu parles! Lorsque tous les types de ton genre se taieront, eh bien, peut-être que ce jour là nous pourrons l’enterrer, l’amour.
Purée!
Le couronnement d’un champion
Je passais par là, il pleuvait, je me suis réfugié dans une salle bondée, et soudain, pendant que je consultais mes courriels, un grand type m’a pris par le bras, souriant, m’a entraîné dans l’allée centrale. J’ai bien vu tous ces gens assis, majoritairement des hommes portant chemises bleu ciel cravates bleu nuit habits bleu pétrole. Je portais un habit vert caca d’oie une chemise vert lime une cravate vert bouteille.
Lorsqu’ils m’ont vu, ils se sont mis à applaudir. J’ai souri, intimité, et s’ils n’avaient pas été si bruyants, je les aurais invités à ranger leurs mains. Nous avancions vers une sorte de petite scène brinquebalante, derrière laquelle trônait un immense dessin d’automobile jaune canard à roues jaune citron à pneus jaunes jaunisse.
Bravo! Bravo! Ils se sont tous levés, un brouhaha indescriptible. Le grand type m’a juché sur la scène, m’a poussé devant un micro. Impossible de se sauver, que me voulaient-ils?
Quand ils se sont tus, ils ont tendu l’oreille droite, et certains, la gauche. Que dire? Je le voyais dans leurs yeux, ils attendaient que je formule quelques phrases, que ma voix résonne dans les haut-parleurs. Que dire? J’ai commencé par raconter que c’est à cause de la pluie, puis j’ai avoué qu’ils m’impressionnaient avec leurs bleus, et c’est tout. Rien à rajouter. Mais ils en voulaient plus. Alors j’ai raconté ce qui me chicotait depuis le matin, j’ai décrit mon problème de tuyauterie, les reflux dans les toilettes et l’évier, les prix exorbitants qu’exigeaient les plombiers, d’où ma décision d’effectuer moi-même les réparations, mais était-ce une bonne décision, comment s’assurer que les tuyaux ne pètent pas au froid, comment éliminer un problème que je n’ai peut-être pas, à la base, bien diagnostiqué, et autres questions afférentes, car le risque d’un reflux encore pire, qui projetterait des crottes dans tout l’appartement, n’était pas à exclure, ce qui serait dommage, surtout s’il survenait lors d’une visite de Lucette, qui vient dîner tous les samedis.
Applaudissements nourris, ovation. Un vieil homme est sorti de l’ombre, et m’a remis une sorte de trophée. Je l’ai remercié, mais, par honnêteté, je lui ai précisé que je n’avais toujours pas réglé mon problème de reflux. Il a hoché la tête, puis s’est tourné vers la salle, il a hurlé dans le micro, « bravo à notre vendeur d’automobiles de l’année », il y a eu beaucoup de distorsion, mais ils ont tous compris, ils se sont égosillés pendant une bonne minute, « bravo, bravo, bravo ». Je les saluais, et soupesant mon étrange trophée, moi qui n’ai jamais vendu la moindre automobile, ni rien d’autre d’ailleurs, je me suis rendu compte que j’étais en retard. Nous étions samedi, Lucette frapperait chez moi dans trente-sept minutes, et je n’avais encore rien sur la table pour l’accueillir. Comment sortir d’ici? Et quand?
Le coupable inopiné
L’accusé s’est échappé du Palais de justice, pendant que les policiers répondaient aux oeillades des trois jeunes femmes, sans savoir que c’étaient sa soeur, sa cousine, sa voisine. Ennuyé, le juge s’est élancé pour lui mettre la main au collet, mais ennuyé par sa toge, il s’est affalé de tout son long sur la première marche du grand escalier, qu’il a déboulé tout de travers. Fracture à l’avant-bras droit, au tibias gauche. Pendant ce temps, l’accusé courait, disparaissait dans les rues bondées du centre-ville.
Je passais par là, ne me doutant pas du drame qui ébranlait notre système répressif. Me voyant, les deux policiers qui avaient bêtement laissé filer l’accusé se sont poussés du coude, et en moins de deux ils me sont tombés dessus. Coups de matraque, coups dans les reins, ils m’ont amollit.
Pantelant, interloqué, ils m’ont traîné jusque devant le juge qui, souffreteux mais heureux d’avoir retrouvé un accusé, a poursuivi où il avait été interrompu quelques minutes plus tôt, et sans que j’aie pu appeler maman, j’ai subi interrogatoire et contre-interrogatoire et contre-contre-interrogatoire, jusqu’à ce que, las de s’égosiller, tout le personnel du tribunal, juge, avocats, sténographes, s’entende pour me reconnaître coupable et me condamner à perpète.
Éberlué, sur le chemin du pénitencier, je me suis rendu compte que j’avais oublié de demander quel était le crime dont on venait de m’accorder la responsabilité.
L’animal fabuleux
Ils m’avaient demandé de garder leur maison pendant leur voyage en Patagonie, alors bien sûr j’ai accepté, je n’ai pas pensé, pas douté, même si je n’ai jamais passé la nuit à la campagne, pas une seule, pas même dans mon enfance, à cet âge où les parent fourrent leur progéniture dans toutes les colonies de vacances possibles, à la mer, à montagne, aux champs ou aux marécages, et même si je les connaissais depuis quelques années, je ne les fréquentais qu’en ville, je ne vivais que là, en ville, dans la mienne ou d’autres, pourquoi faire autrement, aussi je ne comprends pas ce qui m’a pris de ne pas hésiter, de sauter, comme on dit, sur l’occasion, alors que c’était tout le contraire d’une occasion, une misère plutôt, oui, une sacrée misère qui a failli me coûter la vie, et dès la première nuit, pas après un mois, pas après une semaine, dès le soir du premier soir, le premier soir, la première nuit, je lisais un vieux livre, agacé de ne pas avoir d’accès internet, mais comme je suis de bonne volonté je n’ai pas râlé, et râler seul ne sert à rien, je lisais donc, lorsque j’ai entendu un grattement contre la parois de la maison, tout près de la porte d’entrée, j’ai tendu l’oreille, je me suis levé, j’ai éteint la lumière, toutes les lumières, je craignais des cambrioleurs qui auraient remarqué le départ des propriétaires, ne s’imaginant sans doute pas que j’étais là, et je regrettais de ne pas savoir utiliser les armes à feu entreposées dans la pièce du fond, je me suis approché de la fenêtre, j’ai risqué un œil à l’extérieur, nuit sans lune, je n’ai rien vu, qu’une infinité noire d’où montait toujours les grattements, et en y réfléchissant, je me suis dit que si c’étaient des cambrioleurs, ils ne s’amuseraient pas à gratter la parois de la maison depuis dix minutes, sans se déplacer, alors j’ai conclu qu’il s’agissait là d’un animal sauvage, un ours noir, un coyote, peut-être un puma, comment savoir, je ne connais pas la faune des environ, ni d’ailleurs de n’importe quel environ, et comme le bruit ne cessait pas, je me suis résolu à y regarder de plus près, armé d’un parapluie fermé en guise d’épée, j’ai, avec d’infinies précautions, ouvert la porte d’entrée, mais comme j’avais éteint toutes les lumières et que je n’avais pas pensé à me munir d’une lampe de poche, je n’ai rien vu, mais entendu, ça oui, si bien que j’ai fait un pas, puis deux, et au troisième pas, les bruits ont cessé, et j’ai gelé, paralysé dans la nuit, je croyais ma dernière heure arrivée, l’animal m’avait repéré, comment me sauver, évidemment fallait que je dégèle, j’en étais conscient, mais quand j’ai enfin pu remuer, oh horreur, j’ai senti la bête chaude me frôler et foncer dans la maison, ce qui m’a laissé dubitatif, rentrer me forcerait à confronter la bête, rester à l’extérieur m’exposait peut-être à trois autres bêtes, ou à dix, ou à cent, alors entre un immense danger incertain et un moindre certain, j’ai opté pour le moindre, je me suis précipité à l’intérieur et j’ai claqué la porte derrière moi, fallait bien éviter à la horde de pénétrer, et ne sachant trop que faire, je me suis contenté de maintenir la plus grande distance possible entre la bête et moi, ce qui était plutôt facile, vu le vacarme, oh quel vacarme, elle détruisait tout sur son passage, une furie, j’étais terrifié je l’avoue, mais j’avais la présence d’esprit de me réfugier au salon quand elle saccageait la cuisine, et je courrais dans la chambre des maîtres quand elle sautait sur le lit des enfants, et ça semblait devoir durer toute la nuit quand je me suis soudainement souvenu que je pourrais appeler de l’aide, j’ai donc signalé le 911, madame il y a urgence, on m’attaque, on détruit ma maison, pas vraiment ma maison, non je ne connais pas l’adresse, non je ne suis pas un cambrioleur, la maison de mes amis, oui, dans ce village-là, il y a une bête féroce, elle détruit tout ici, non je ne l’ai pas vue, j’ai tout éteint, merci merci, trois voitures de police sont arrivées vingt-sept minutes plus tard, ils ont frappé mais comment répondre, la bête était de ce côté, impossible d’ouvrir, ils ont menacé de défoncer, je n’osais répondre, que faire, j’étais réfugié sur une tablette dans le haut d’un placard, ils l’ont fait, coups de pied dans la porte, la serrure a volé, lampe de poche, arme au poing, j’ai cru qu’ils tireraient sur tout y compris sur moi, puis l’un d’eux s’est mis à rire, à s’esclaffer en vérité, et les autres l’ont imité, ils ont allumé, et j’ai vu la scène du haut de ma cachette, elle était là au milieu d’eux, la vache holstein.
Un mensonge parmi d’autres
JACO: Quand mon bras frêle tenait le tient, marchant dans l’ombre d’une basilique où se débattaient des anges et des diables, tu m’implorais, n’écoute pas ces hurlements, me criais-tu, je te serrais davantage, mais dans mon dos je les devinais, je pressais le pas et parfois nous courrions, je me souviens de ce soir blême, ton pied s’est pris dans une fissure du trottoir, nous nous sommes allongés sur le ciment, tu saignais au front, j’avais le fémur fracturé, je ne t’ai plus jamais revue, je n’ai même jamais su où tu t’étais réfugiée.
JULA: Idiot. J’habite au même endroit. Si tu avais laissé la musique jouer, si nous avions quitté Villeray sans en faire un plat!
Une rue dans la ville
Rue des Ravages, il y avait des marins, des commandants de sous-marins, un poète qui s’est jeté du haut du rocher percé, et s’en est sorti vivant. Rue des Ravages, des femmes édentées jettent des fleurs mortes de leurs fenêtres, et se moquent des visiteurs qui s’égarent, qui ne s’en sortiront pas.
Chaque fois que la terre tremble, rue des Ravages, tout ce qui ment disparaît. Des sirènes asexuées sirotent tranquillement leurs cocktails, la nuit, sur les terrasses. Comment une rue pareille peut exister au cœur de la ville, comment est-ce possible?
Rue des Ravages, on y reste, on n’en revient jamais. Pas de passé, encore moins d’avenir. On chante, mais on ne pense pas.
