Bizarres étrangetés invraisemblablement abracadabrantes

Il y a des poissons qui s’envolent et qui traversent les murs, s’installent tranquillement à table et s’insinuent dans la conversation, sans y avoir été invités.

Il y a des gens qui travaillent et qui osent ne pas gagner suffisamment d’argent pour se nourrir convenablement, pendant que de jolis messieurs s’achètent des chaussettes en laine de vicuña à mille dollars la paire.

Il y a du granite qui se transforme en muguet lorsque des femelles wapiti albinos enceintes font pipi dessus.

Il y a qu’il y a tellement de bizarreries, n’est-ce pas, Gaston?

GASTON: …

Les fleurs poussent et les humains ne savent plus trop

C: Ça ne sert à rien d’écrire une nouvelle tous les jours.

M: C’est vrai. Ça ne sert à rien de tondre sa pelouse.

G: C’est vrai. Ça ne sert à rien de se maquiller.

Y: C’est vrai. Ça ne sert à rien de nourrir les pigeons.

B: C’est vrai. Ça ne sert à rien de dépenser son fric dans des fringues.

N: C’est vrai. Ça ne sert à rien de travailler.

S: C’est vrai. Ça ne sert à rien d’espérer que l’amour viendra.

R: C’est vrai. Ça ne sert à rien de promettre.

C: Mais une nouvelle tous les jours, en plus, c’est con.

M: Il vaudrait mieux laisser le corps s’agiter, du matin au soir, comme bon lui semble. Qu’on le remplisse ou qu’on le laisse se remplir, le temps, il passe.

Mon ami l’ivrogne

Je ne bois jamais d’alcool, mais mon meilleur ami est un ivrogne. Un jour, il a eu un éclair de génie, et sans hésiter, il a tourné le dos à sa compagnie, sa famille, ascendante et descendante, à ses amis, pour se réfugier dans ce bar. Il n’en est jamais sorti. Il a acheté le bar, qui dispose d’un petit deux-pièces à l’arrière, et il n’en sort jamais. Il se nourrit de rares sandwichs, de bière et de whisky. Tout lui est livré, il n’a pas à sortir. Lorsqu’il est malade, ses employés font rouler le bar. On le vole, mais il s’en balance. Il a suffisamment d’argent pour vivre encore quarante ans sans travailler. Tout le reste, et c’est énorme, il l’a lancé en pâture à ceux qu’il a laissés derrière lui. Ça fait déjà douze ans, et ils s’entredévorent encore. Avant l’histoire du bar, je ne le connaissais pas. Je l’ai rencontré là, un jour où j’étais venu réparer la plomberie. La toilette des hommes qui coulait, des joints à changer dans le réservoir. Il m’a demandé ce que je pensais de son bar, je lui ai dit que c’était affreux, il a approuvé de la tête et m’a demandé de revenir la semaine suivante pour réparer la toilette des dames. Depuis ce temps, chaque semaine, je fais un arrêt à son bar. Je débloque un tuyau, en hiver je les dégèle, parfois je me contente de jeter un coup d’œil à la plomberie, par habitude. Chaque fois, nous échangeons quelques mots. Si j’ai une sale gueule, il me le dit. S’il dit une connerie, je le remets à sa place. Nos conversations, si on peut appeler ces échanges des conversations, ne durent jamais plus de trois minutes.

Le best-seller

AVIE: Je rêve d’écrire un best-seller.

JOR: Il y a un guide pour ça, “Écrire un best-seller en 10 leçons”.

AVIE: Ah! Voir mon nom sur le dos d’un livre dans la bibliothèque d’un inconnu qui m’invite chez lui!

JOR: C’est vrai. Voir son livre chez un inconnu et mourir.

AVIE: Mourir?

JOR: N’est-ce pas le sommet? Qu’y a-t-il d’autre à espérer?

AVIE: Rencontrer un autre inconnu, puis un autre, et un autre.

JOR: Tu te lasseras.

AVIE: Crois-tu que je devrais leur dire, que c’est moi qui ai écrit le livre?

JOR: Quel livre?

AVIE: Celui que j’écrirai.

JOR: Profonde question philosophique. Laisse-moi y réfléchir, nous y reviendrons.

L’importun

J’ai vu une femelle.

Dans un étang, près du chemin où je passais en camion.

Une femelle et son petit. Ou sa petite. Comment savoir. Crépuscule, fin d’une journée étouffante, humide, une de ces journées pour lesquelles ils vendent des piscines.

La femelle me regardait, droit dans les yeux. Clairement, elle tentait d’évaluer la menace. Je suis gros, ma chère, mais mes intentions sont pacifiques. Observation. Ce n’est quand même pas tous les jours.

J’aurais peut-être dû éteindre la musique. Guitare fuzz, voix criarde, basse blues. Il y avait des moustiques. Des tonnes de moustiques qui entraient par la fenêtre. J’imagine au-dessus de l’étang, ces deux-là, plantés dans l’eau.

Elle et son petit se sont éloignés lentement. Pas sauvés. Non. Juste déplacés de quelques mètres. Si je savais lire sur leurs lèvres, j’imagine que j’y aurais vu une moue, un signe d’exaspération.

Aussi bien rentrer en ville, et laisser ces orignaux en paix.

Époustouflant

HOL: C’est arrivé! Enfin! Incroyable!

GAL: Ma sœur a appelé, elle va dessiner les plans du prochain centre culturel. Pendant ce temps, mon beau-frère ira planter du tabac. Il vient d’acheter cette terre près du fleuve. Il n’y aura pas d’inondation cette année, c’est presque certain. Au moins, il y a ça, parce qu’à notre époque, comment savoir ce qui nous pend au bout du nez.

HOL: Je n’y croyais plus! Époustouflant!

GAL: Ma fille, cinq ans, voulait avoir un piercing. Dans le nez. Quand je lui ai parlé de l’aiguille, elle n’a pas insisté. Pas comme papa, qui ne lâche jamais le morceau. Mais il se fait tard. On s’appelle! Bye!

Le dindon et la mouette

Ma vie est simple. C’est tout ce qui trotte dans ma tête qui la complique. Sans compter ce qui trotte autour. Dans la tête de Jeanne, de Jean-Sébastien, de Rose, de Bertrand, de Jonas et bien sûr, de monsieur Yves. Tout cela mis ensemble, ça nous fait un sacré bordel.

Ainsi.

J’ai marché jusqu’à la bibliothèque pour y déposer un livre que j’y avais emprunté. J’entre, je me dirige directement au comptoir, je remets le livre, je fais volte-face et m’apprête à poursuivre mon chemin. Sauf que là, j’ai vu une affiche qui annonçait une pièce de Tchekhov, La mouette. Évidemment, j’ai tout de suite pensé à monsieur Yves, puisque c’est son surnom. Quand il a trop bu, il se lève, bat les pans de sa veste en lançant des cris qui ressemblent à ceux de la mouette. Il nous fait ça depuis trente ans. Voyant cela, monsieur Yves ivre, le regard sévère de Jonas m’est apparu, lui qui n’a jamais supporté ces cris, surtout quand ils éclatent au milieu d’un restaurant bondé. Rose n’aime pas Jonas, parce qu’il manque de naturel. Elle croit que Bertrand devrait le secouer un peu, puisque c’est son ami d’enfance, mais Bertrand n’a jamais rien secoué. Il a aimé Jeanne, c’est tout ce qu’il a fait de sa vie, et s’est effondré le jour où elle l’a quitté pour Jean-Sébastien. Curieusement, Jean-Sébastien, monsieur Yves et moi sommes devenus les meilleurs amis du monde. Un trio à part. Bien sûr, Bertrand est toujours lié à Jonas qui joue au scrabble avec monsieur Yves, mais il ne nous fréquente pas. Ou rarement. Nous l’intimidons, a-t-il confié à Rose, mais je crois plutôt qu’il nous reproche notre laisser-aller général. Je le plains, en fait, car il se prive des petits plaisirs que nous partageons tous les trois. À vrai dire, je m’en soucie peu en ce moment, car il me faut appeler Rose. Je l’ai accompagnée, il y a sept ans, deux mois, trois jours, à cette pièce, Le dindon. Il est temps que je lui retourne la politesse. Elle m’avait serré la main, serré comme on serre quand on veut communiquer, je veux dire. Et puis, une mouette, c’est aussi un volatile, et qui vole en plus.

Tout ce qui se passe

Il se passe quelque chose.

JF: J’ouvre les yeux, je laisse mon regard ramper sur le paysage, et je ne vois que du sable, toujours plus de sable jusqu’à l’ombre, à l’horizon, et un arbre. Il ne se passe rien.

Et pourtant, si.

JF: Philosophiquement, peut-être. Autrement, non.

Il se passe toujours quelque chose.

JF: Amen. Je m’ennuie.

Mangeons des prunes, veux-tu?
JF: Il n’y a pas de prunes. Pas ici.

Tiens, c’est vrai. Pas de prunes. Nous pouvons toujours parler, jusqu’à ce que ce qui se passe se passe au point de nous permettre de le voir passer.