Sauter d’une tête à l’autre

Quand je suis entré dans ses pensées, j’ai failli perdre la raison. Il était confortablement assis sur un banc, au parc L., les yeux plongés dans un livre, un joli livre neuf. Je n’ai pas hésité, je me préparais à goûter les charmes d’une pause estivale, ensoleillée, légèrement, oh très légèrement, intellectuelle.

Erreur.

Il ne lisait pas ce livre, il le regardait. Si je l’avais observé avec un minimum d’attention, comme m’a toujours recommandé le Grand Type, j’aurais remarqué que ça clochait. Mais j’étais épuisé, quelques nuits folles, quelques journées harassantes, je n’avais pas l’énergie de repartir aussitôt.

Dès mon arrivée, je me suis retrouvé en plein cœur d’un délire paranoïaque. “… et c’est moi qu’elle vient de regarder? Moi? Pas possible. Derrière? Il n’y a personne derrière. Ne pas lever la tête. Elle rit. Que raconte-t-elle à son amie. Ma tête! Ma sale tête. Moquez-vous! Vous ne me plaisez pas. Faux. Vous m’indifférez. Faux. J’irais vous culbuter dans la minute. Amour? Impossible. Elles m’ignorent. N’ont pas ralenti. Personne ne ralentit. Je suis un intellectuel. Faux. Je suis faux. Toujours faux. Partir. Jeter ce livre.”

Au secours. Épuisant! Pauvre bonhomme. “Si je mourais, qui remarquerais. Personne ne m’appelle. Personne ne m’écrit. Je suis quelqu’un qui n’intéresse pas. Un être invisible. Ma mère? Elle ignore que je vis ici. Amis d’enfance? Que sont-ils devenus? Je devrais travailler. Donner mon temps. Bénévole. Je rencontrerais des gens. À quoi bon? Je suis d’ailleurs.”

Heureusement, une jolie dame s’est assise près de lui, et j’en ai profité pour sauter chez elle. Ça respirait la joie, les projets de voyage, les rêves, les plans de randonnée à vélo, d’escalade, de camping. Respirer, enfin. Je l’ai entendue saluer le bonhomme d’où je sortais, sans obtenir de réponse. “Celui-là est plongé dans sa lecture. Je comprends. Quand je lis, moi-même, j’oublie tout le reste. Il a de belles mains. Quelque chose me dit qu’il est tendre, mais comment savoir? Il me rappelle cet ami d’adolescence, Jean-Marc, que nous aimions tous. J’aurais bien parlé du beau temps avec lui. Je me sens tellement! Tellement! Je verrai Nathalie dans trente minutes, j’ai hâte. Elle m’inspire. Ma coach devenue mon amie. Il ne lit pas vite, il ne tourne jamais les pages. Il est peut-être perdu dans ses pensées. On dirait qu’il sourit. Un sourire triste? Qu’est-ce que je raconte! Pourquoi les autobus font-ils autant de bruit? Est-ce que je voudrai un jour avoir des enfants? Pas avant trente ans. Pas avant quarante ans. Jamais? On verra. Toutes ces fourmis qui trottinent du matin au soir. Leurs terriers de chaque côté des sentiers. Un pas de côté, et ils sont détruits. Dès lundi, j’irai voir Jeanne Martineau. Je la convaincrai qu’elle doit m’embaucher. Le plan que je lui proposerai! Elle n’en croira pas ses yeux. La semaine prochaine, j’irai voir leurs nouveaux vélos. Le mien est vieux, lourd. Pas si lourd, mais si je pouvais avoir mieux. Je voudrais…”

J’ai fini par m’assoupir, bercé par un songe clair et doux. Près de nous, le bonhomme n’était plus là. Vit-il toujours? Peut-être s’est-il enfermé chez lui pour se saouler? Je crois que je passerai la nuit dans la tête de cette femme, et peut-être un jour ou deux. Puis j’irai faire un tour chez un jardinier. J’aime tellement les fleurs. Je les adore.

Traitement en cours…
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