Entrer dans une boutique de sport à dix heures dix

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Je souhaite y acheter une bicyclette, un engin de bonne qualité. Ils ont une cinquantaine de modèles, de tailles, de formes et de couleurs différentes. Comment choisir? Les prix varient beaucoup. J’ai un budget fixe, et mes besoins sont modestes. J’utiliserai la bicyclette pour me rendre au travail. Elle ne doit pas me coûter trop cher, au cas où on me la volerait. Il y a beaucoup de vols au centre-ville.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Dès que la porte s’est refermée derrière moi, un vendeur s’approche. Il est jeune, athlétique, souriant. J’aurais préféré qu’il me laisse errer parmi les bicyclettes pendant quelques minutes avant de m’aborder. Je veux voir à quoi ressemble leur marchandise, je ne veux pas me sentir pressé d’acheter. Ça ne m’a jamais réussi, quand un vendeur me pousse, je ne parviens plus à réfléchir. Alors soit je sors, et je ne reviens jamais, soit j’achète rapidement, et je suis déçu dès que je reviens sur terre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une clochette signale mon entrée. Je reconnais tout de suite la musique qui joue à la radio. Mais est-ce vraiment une radio? Peut-être une liste de pièces qu’ils ont choisies. Ce qui joue, c’est un morceau de Métallica. Je m’étonne d’entendre ça ici. En général, les boutiques, même de sport, ne jouent pas Métallica. Il y a encore beaucoup de gens qui ne supportent pas, même si c’est vieux comme trois lunes. Je ne peux pas dire que j’adore, mais je connais. Ça jouait beaucoup quand j’étais plus jeune, chez les copains, dans les partys.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. J’ai sept cents dollars dans les poches, et je suis bien déterminé à m’acheter une bicyclette aujourd’hui. J’économise depuis deux mois. Enfin, je pourrai pédaler pour me rendre au boulot, je n’aurai plus à marcher. Cinq kilomètres aller, idem au retour. Je pourrai visiter la ville, et même en sortir, à l’occasion. Je ne sais pas si j’achèterai dans cette boutique-là. C’est la première que je visite. Elle a bonne réputation, on m’a dit que leur service après-vente était un des meilleurs en ville. C’est important pour moi, parce qu’en mécanique de bicyclette, je n’y connais rien. Et ça ne m’intéresse pas.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Une femme, la cinquantaine, s’apprête à sortir. Elle tient sous le bras deux pneus de bicyclette. J’ai tout juste le temps de jeter un coup d’œil sur l’étiquette. Cent cinq dollars. Ça me refroidit. Si on paie cent cinq dollars pour un seul pneu de bicyclette dans cette  boutique, comment me vendront-ils la bicyclette au complet? Je n’ai peut-être pas les moyens d’acheter ici. J’aurais peut-être dû me renseigner en ligne avant de débarquer, j’aurais su à quoi m’attendre.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. À ma gauche, il y a un grand panneau publicitaire. Une magnifique photographie d’un paysage de montagnes. J’ignore où c’est, en tout cas, c’est pas ici. Peut-être en Patagonie. Il y a un cycliste, ce qu’ils appellent un vélo de montagne. Il descend dans un sentier étroit, très étroit, à environ cinquante degrés. C’est probablement une boutique spécialisée, pour montrer des images semblables. Sur le panneau, il y a la marque de la bicyclette, et un slogan, quelque chose en lien avec l’aventure. Je n’ai besoin que d’une bicyclette pour aller travailler.

Il est dix heures dix. J’entre dans la boutique de sport. Le vendeur m’a demandé quel type de bicyclette je cherchais. Comme je ne savais pas exactement, j’ai réfléchi. Avant que je n’aie eu le temps de répondre, un autre client est entré derrière moi, et le vendeur l’a reconnu tout de suite. Il l’a salué par son nom, et ils ont engagé une conversation qui portait, je crois, sur les courses de vélo à venir pour les prochaines semaines. Je ne voulais pas les écouter, mais ils parlaient fort, s’exclamaient. Plus ils parlaient moins je me sentais à ma place. J’ai failli tourner les talons, et m’éclipser en douce.

Il est dix heures dix. J’entre dans une boutique de sport. Ou pas.

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